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Kenji Tokitsu, fondateur de l'école Shaolin-mon, fait depuis longtemps en France un travail personnel de recherche sur les arts martiaux. « On apprend généralement par le karaté à agir avec rapidité, précision et à frapper fort, mais ceci passe par la contraction et l'augmentation de la tension. C'est un des aspects du karaté que je mets en cause. On apprend à nouer et à s'enfermer sans apprendre à dénouer.» (...) « Je cherche à faire passer le contenu le plus substantiel des arts martiaux japonais dans une autre culture avec l'enrichissement qu'il peut apporter aux hommes d'aujourd'hui. En élaborant la communication, en faisant éclater un cadre trop étroit, il se produit une création ». Kenji Tokitsu
Qu'en est-il de cette création ? Les arts martiaux peuvent-ils être un spectacle ? L'enjeu d'un art martial a-t-il à voir avec une « thérapie » ? Les objectifs du zen sont-ils les mêmes ? Qu'est-ce qu'un maître ? Comment éviter une attaque ? En quoi consiste une méthode d'observation intérieure ? Le Taichi chuan est-il un art martial ?
Ce questionnement fleuve sans répit, courtois mais sans concession s'est étalé sur trois ans à l'initiative de Jean-Louis Cavalan, avec la collaboration d'un journaliste, Hervé Vernay.
Des élèves de Kenji Tokitsu, psychanalystes écrivains, journalistes, ont été interrogés à leur tour pour avoir la version « occidentale » de ces questions.
Les arts martiaux vous intéressent-ils ? Mais quel sens y a-t-il à étudier l'art du combat à notre époque ? Que peut-il nous apporter ?
Est-ce que les techniques spectaculaires sont vraiment efficaces ?
Les arts martiaux sont-ils conçus et pratiqués comme au Japon ? Quelles sont les différences avec l'Occident ?
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Extraits de l'ouvrage
Par exemple, chaque été, les médias nous présentent les images d'incendies de forêt. Pour en venir à bout, des jours et des jours de lutte avec de gros moyens sont nécessaires. Si l'on met de côté les dégâts et les pertes en vies humaines qu'ils provoquent, ils présentent, comme l'éruption d'un volcan, une certaine grandeur et une certaine beauté.
Avec les médias, on ne voit que le côté spectaculaire de ces catastrophes. Or, chacun sait qu'un gros incendie commence par un petit foyer, déclenché par une simple allumette. L'éteindre à ces débuts ne poserait pas de problèmes et serait donc idéal, mais ne proposerait pas la vision d'une lutte spectaculaire.
Il en va de même pour les arts martiaux. S'il y a des grands échanges d'attaques, c'est spectaculaire, mais cela découle d'une incapacité des adeptes à éteindre la volonté et la technique d'attaque de leur adversaire, ainsi que de leur inaptitude à effectuer eux-mêmes une attaque sans gestes débordants.
[...] le zen s'appuie sur la non parole, bien que la parole y ait du poids et, plus encore, c'est parce que la parole est tellement importante qu'elle est portée par ce silence. Pour les arts martiaux aussi, j'ai l'impression qu'on abuse des mots, et on tombe dans un piège. Bruyamment, avec beaucoup de paroles, on explique que ce sont le calme et le silence.
[...] le but du combat de budô, c'est d'abord de ne pas perdre. Même si on combat avec contrôle, on place les techniques dans l'irrémédiable comme si la vie était en jeu. La recherche de l'efficacité ainsi conçue est essentielle en budô.
Un jour, un Vietnamien est arrivé à mon dôjô. Il venait directement de son pays qui se trouvait encore en guerre à l'époque. Il avait un niveau rudimentaire en karaté mais, pendant le combat libre, il voulait vraiment descendre son partenaire pourtant bien plus fort et mieux nourri que lui. J'ai vu pourtant toutes sortes de combats libres, mais lui... Je n'avais jamais vu ici, en France, cette manière de combattre. Je me suis dit que son combat était le Prolongement de la guerre.
On pense souvent que le vieillissement est synonyme d'affaiblissement, de diminution de la force, d'où une sorte de phobie de la vieillesse, un mépris vis-à-vis des vieux. Or l'approfondissement du travail interne demande du temps, c'est pourquoi dans le monde du budô on considère qu'en vieillissant il est possible de s'approcher de la perfection.
Mon optique diffère de celle de maîtres japonais restés dans la culture japonaise. La cosmogonie qui s'attache à leur pratique des arts martiaux ne peut pas répondre à mon expérience de la culture française qui m'a ouvert à une autre vision du monde. Je cherche en arts martiaux une pratique qui réponde à cette double vision du monde qui est aujourd'hui la mienne.
Le kata est le support de répétitions qui assurent l'apprentissage, puis l'approfondissement de l'art. Dans ce processus intervient la représentation d'une image idéale qui se confond parfois avec celle d'un maître, parfois avec celle de plusieurs maîtres et est parfois moins déterminée. Au temps des samouraïs, il arrivait que cette image se forme à partir de celle des ennemis que l'on avait affrontés.
Vers l'âge de vingt-huit ans, Toru Shiraï se rend compte que tous les maîtres de sabre qu'il rencontre faiblissent aux environs de quarante ans. Il se demande à quoi cela sert de continuer si le sabre est aussi éphémère. Il fait alors la rencontre de maître Terada, qui a soixante-trois ans, et il aborde ce problème avec lui. Le maître dit : « Voyons cela dans la pratique ». Il l'emmène à son dôjô pour faire des exercices de combat. Au début, Shiraï pense pouvoir le vaincre, mais il s'aperçoit qu'il est en face de quelqu'un contre qui il ne peut rien faire. Il ne sait pas d'où vient cette force qui le pousse, l'immobilise : il est mystérieusement dominé. C'est pour lui une première expérience.
Accablé et en même temps heureux de découvrir ce niveau qu'il ignorait jusqu'à présent, il demande au maître s'il peut devenir son disciple. Le maître accepte et lui explique que ses difficultés viennent de ce qu'il est pénétré d'une grande quantité de mauvais ki accumulé au cours des exercices menés avec une volonté forte qu'ils ont durci son corps et son esprit. Il faut donc commencer par chasser ce qu'il y a de mauvais, avant d'introduire quelque chose de bon.
Quand les Chinois pratiquaient le tchan, leur culture a formé la base du tchan. Quand le zen a été introduit au Japon, les Japonais vivaient avant tout une culture polythéiste. Quand vous pratiquez le zen, vous avez la base du christianisme et de la culture française. Si c'était le tchan en Chine, le zen au Japon, qu'est-ce que c'est en France ? Je ne pense pas que ce soit le même zen. Le pur zen, ça n'existe pas et il serait absurde de poser la question dans ces termes.
Quant à moi, l'étude du zen m'apporte beaucoup, et cela se reflète inévitablement dans ma pratique du budô qui n'est pas encore grand-chose. Je crois que le degré de ina compréhension du zen est proportionnel à mon avancement en budô. En même temps, je pense aussi que le zen n'est pas un chemin obligatoire pour aller vers le sommet du budô.
Shaolin, ce n'est pas la naissance des arts martiaux, mais un courant, un grand fleuve. C'est un temple bouddhiste, mais on ne peut pas dissocier en Chine, le bouddhisme du taoïsme. Tous deux se sont influencés réciproquement. La doctrine s'est trouvée considérablement transformée par l'introduction du bouddhisme en Chine, et réciproquement.
Personnellement, ma base culturelle est la recherche de l'énergie, que je poursuis depuis des années par des méthodes de respiration, m'ont permis de réexaminer le taï ji du point de vue du budô japonais.
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