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Suicide : dictionnaire de la civilisation japonaise
[1/1] Suicide au Japon - définition

Suicide

 

Le suicide dans le Japon contemporain ne se manifeste pas uniquement sous ses aspects ritualisés, spectaculaires et exotiques qui ont frappé l'imaginaire des esprits occidentaux. On observe, en fait, des tendances proches de celles qu'on trouve dans les autres pays industrialisés.

Un examen des statistiques sur le suicide publiées par les autorités japonaises en 1990 montre que le taux en est relativement stable depuis le premier quart du siècle. Il oscille entre 16 et 19 cas pour 10 000 habitants durant sa première décennie et entre 17 et 20 pendant l'ère Taisho (1912-1926). L'ère Showa (1926-1989) voit, par contre, le taux fluctuer de façon considérable. De 20 à 22 dans les premières années, il dépasse alors celui des pays occidentaux, puis baisse pendant la guerre du Pacifique et le conflit sino-japonais. Au sortir de la guerre, en 1947, il est de 15,7 puis atteint dans la décennie suivante des niveaux records : 25,2 en 1955 (31,5 chez les hommes ; 19,9 chez les femmes), 25,7 en 1958 (30,7 ; 20, 8). Ces chiffres, jamais égalés depuis, sont vraisemblablement imputables à la confusion qui règne encore dans l'archipel, au bouleversement des valeurs et à une situation économique désastreuse qui déstabilisent le milieu familial. Avec la décennie suivante et la haute croissance de l'économie japonaise, le taux baisse de nouveau pour atteindre son niveau plancher en 1967 (14,2). Dans les années quatre-vingt, les taux se situent dans une fourchette comprise entre 17,1 (1981) et 21,2 (1986). En 1989, dernière année de l'ère Showa, le taux de suicide était de 18,7.

 

L'examen de la répartition selon le sexe, l'âge et l'état matrimonial permet de vérifier qu'elle est conforme à une constante qui s'observe de façon universelle. Le suicide affecte en priorité le sexe masculin (le rapport était, en 1988, de 23,8 contre 13,7 pour les femmes). Le taux augmente avec l'âge mais les personnes mariées, quels que soient le sexe ou l'âge, sont moins touchées par le phénomène que celles qui vivent seules. Les hommes mariés se suicident quatre à six fois moins que les divorcés et les veufs.

 

Par secteur d'activité, l'industrie minière est de loin la plus concernée, en net contraste avec les secteurs de la distribution et des services. L'opposition entre les zones urbaines et les zones rurales, telle qu'elle est constatée en France, est aussi manifeste chez les hommes : le sud de Kyushu, de Shikoku, ainsi que les départements de Wakayama (sud d'Osaka), Niigata (nord-ouest du Japon) et Akita (nord) sont les régions où l'on observe le plus grand nombre de suicides masculins, en net contraste avec les grandes métropoles, notamment Tokyo. Le caractère saisonnier du suicide épouse les rythmes de la vie sociale japonaise : janvier, mois de festivités, est la période où l'on se suicide le moins. Le mois le plus meurtrier est celui d'avril, période de rupture pour nombre de japonais car il inaugure l'année scolaire et universitaire, ainsi que l'année fiscale.

 

Les traits que révèle le suicide au Japon confirment l'appartenance de l'archipel aux sociétés industrialisées avec lesquelles il partage un certain nombre de caractéristiques : constitution d'une société hautement différenciée, valorisation de la ville et désertification des zones rurales, apparition massive de familles nucléaires. Cela ne signifie pas que la dimension culturelle n'ait pas d'incidence sur le comportement des Japonais qui sont amenés à se suicider. Si les catégories avancées en sociologie par Durkheim - suicides égoïste, altruiste, anomique et fatal - sont globalement valables pour comprendre le suicide au Japon, des aménagements doivent être apportés pour une pleine compréhension. Il faut mentionner ici la proposition de G. A. De Vos d'ajouter une cinquième catégorie qualifiée d'« égocentrique » afin de tenir compte des suicides résultant du sentiment de frustration dans la relation à autrui. Ces suicides s'observent de façon exemplaire chez les personnes âgées seules pour lesquelles les taux sont significativement plus élevés que chez celles qui cohabitent avec leur famille.

 

 

DE VOS, G. A., « Forms of Alienation: suicide in Japan » in Social Cohesion and Alienation. Minorities in the and , Boulder (), 1992.

FUSE, T., Jisatsugaku n.yumon, Tokyo, 1990. Direction des Informations statistiques du cabinet du ministre, Ministère de la Santé, Jisatsu shibo tokei, jinkodotai tokushu hokoku, Tokyo, 1990.

 

Kenji TOKITSU


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