STRUCTURES FAMILIALES ET SEXUALITE AU JAPON, A L'EPOQUE MODERNE
par Claude BAUHAIN et Kenji TOKITSU
Résumé
La sexualité dans la société japonaise se rattache à ce qui est caché, intérieur, sans être pour autant culpabilisé ou interdit. Les structures familiales se caractérisent par la persistance tardive de la famille patriarcale remplacée légalement en 1945 par une famille égalitaire en décalage avec ses pratiques sociales. Afin de comprendre la portée de la transformation des moeurs qui secoue aujourd'hui le Japon, les relations familiales traditionnelles sont analysées dans leur structure et leur articulation à la sexualité ; et leur évolution jusqu'en 1945 est étudiée.
Quelques images révélatrices de l'attitude japonaise à l'égard du corps et de la sexualité :
Jeune Japonais arrivant en France, les bruyantes séances d'embrassades ont pendant longtemps continué de me choquer. J'ai surtout été frappé de voir un homme en embrasser un autre. Dans la vision morale de la paysannerie japonaise, qui était la mienne, l'homosexualité était occultée de telle sorte que je n'aurais jamais pensé qu'une pareille chose pût exister. Ce fut seulement en France qu'à mon grand étonnement j'ai découvert et admis en moi-même une trace d'homosexualité. Mais ce qui m'a rendu le plus perplexe, au début de mon séjour (j'avais alors vingt-trois ans), c'est d'avoir l'occasion d'embrasser une jolie femme, comme le font les Français.
Je me rappelle nettement la première fois que cela m'arriva. Invité à une petite soirée, alors que je parlais à peine le français, je restais assis dans un coin, le visage fermé, incapable d'engager une conversation galante. Alors, un de mes camarades, pensant sans doute me faire goûter aux délices des moeurs françaises, appela son amie et me la présenta. Puis il lui dit : « Donne-lui un baiser ». Elle me donna un baiser sur chaque joue, me sourit très mignonnement et s'en alla. Ce fut bref mais je n'oublierai pas ce que j'ai ressenti à ce moment-là. Premièrement une jolie fille blonde dont la peau était si blanche (dans ma mémoire troublée et romantique) s'approche de moi et me prend dans ses bras. Déjà, pour un naïf Japonais volontariste imbu de la supériorité masculine, c'était une situation très troublante. Mais lorsqu'elle a posé ses lèvres sur ma joue, quand j'ai senti la douceur de sa peau et ses seins qui appuyaient sur ma poitrine, je n'ai vraiment plus su que faire. Pourtant je n'étais pas si sauvage car j'ai réussi à retenir une pulsion qui montait dans mon corps. « Pourquoi ne pas la serrer très fort et pourquoi ne pas l'embrasser sur la bouche puisqu'elle pose sa bouche si près de ta bouche ? Pourquoi ne pas lui toucher les seins, elle est contre toi ?... » Et je ne comprends pas très bien pourquoi je ne l'ai pas fait, et pourquoi aujourd'hui je ne le ferais pas.
Une grande césure entre figure extérieure (lalemaé) et réalité interne (hon-né) traverse la vie sociale des Japonais et la sexualité se rattache à l'intérieur, à ce qui sait être caché. La zone de transition où le contact des corps joue à la limite de la sexualité semble singulièrement étroite au Japon où le rituel de politesse se déroule sans contact physique avec l'autre. En même temps, la connaissance et la domination du corps sexué sont parties intégrante de la culture japonaise. On se salue sans se toucher mais pour se soigner, se détendre, la pratique des massages (faits par des non-spécialistes) est courante. Les régulations sociales de la sexualité semblent marquées avec d'autant plus de rigueur que la connaissance du corps ne fait pas l'objet d'interdit et n'est pas frappée par le secret. Le bain (Mizubayashi, 1983) est un moment important de la découverte du corps par les enfants. En effet, il est d'usage au Japon de prendre un bain chaque soir, c'est un moment privilégié de détente qui marque le rythme quotidien. Jusqu'à sept ans environ, les enfants vont au bain public indifféremment du côté des hommes ou du côté des femmes, selon la personne qui les accompagne. A la maison les enfants ne prennent pas leur bain seuls mais avec un adulte : père, mère, oncle ou tante. Les baignoires sont plus profondes qu'en Europe (assis, l'eau vous arrive jusqu'au cou) et les bains sont chauds, souvent trop chauds pour le goût des enfants. Aussi lorsqu'un petit garçon hésite à s'immerger, lui dit-on : « Serre fort tes couilles dans tes mains et tu supporteras la chaleur. » Il apprend, par cette épreuve quotidienne, l'importance et l'efficacité attachées à son sexe, et apprend qu'en serrant ses testicules, il deviendra fort - à une petite fille, on dira d'appuyer ses deux mains dirigées vers le bas sur son nombril. Ainsi la première expérience de la nudité est-elle vécue et apprise dans le bain en tant qu'image et en tant que contact physique. La tension des testicules est évoquée sans censure et associée à la bravoure de l'homme et à son état psychique. C'est ainsi qu'au moment de la guerre russo-japonaise de 1904, à l'instant d'engager une bataille navale décisive, l'amiral voyant ses soldats pâles et crispés les fit rassembler sur le pont. Il leur parla d'un air solennel de l'ultime décision et du comportement attendu des soldats et termina en disant : « Mettez la main sous votre pantalon et tâtez-vous les couilles. Si elles sont détendues, très bien, c'est que vous avez une réserve de courage et que vous êtes de bons soldats. » C'est ce que firent les soldats dans un éclat de rire général qui détendit l'atmosphère et leur fit retrouver leur sang-froid. Une autre anecdote est rapportée dans les « histoires véridiques de l'art du sabre ». Alors qu'il était déjà âgé, S. Chiba, maître de sabre renommé du XIXe siècle, fut attaqué dans la rue par un voleur armé d'un sabre, qui chercha à le tuer. Immobilisant d'une main son adversaire, de l'autre il lui tâta les testicules et dit : « Tiens, tu es quand même assez fort, tes couilles sont détendues »
Document d'archive écrit en 1984
par Kenji Tokitsu - publié dans Cahiers internationaux de sociologie. Publié avec le councours du CNRS