![]() |
LES STRUCTURES FAMILIALES DU JAPON MODERNE, PERSISTANCE DE LA FAMILLE PATRIARCALE JUSQU'EN 1945
1) Instauration d'une législation égalitaire en 1945
Dans le Japon contemporain, l'égalité des sexes est légalement reconnue, la législation familiale égalitaire est, depuis 1945, très proche de celle des Etats-Unis, l'avortement est autorisé mais il existe une censure et la vente de pilules anticonceptionnelles reste interdite. Le décalage entre législation et pratiques sociales a été considérable dans les années d'après-guerre. Et les rapports sociaux actuels sont profondément marqués par la famille patriarcale autoritaire qui, au Japon, a persisté légalement jusqu'en 1945. La nouvelle législation familiale a fait partie de l'ensemble des mesures imposées par les Américains après la défaite du Japon. A l'inverse de ce qui s'est passé dans les pays européens (Shorter, 1977 ; Flandrin, 1976), la famille patriarcale s'est maintenue pendant la période de l'industrialisation capitaliste du Japon et a joué un rôle dynamique dans ce processus. Toutefois, entre 1868 et 1945, la famille traditionnelle ne s'est pas maintenue telle quelle.
Nous allons essayer d'examiner la transformation des rapports familiaux, formes sociales de régulation de la sexualité, pendant la période de formation du Japon moderne. Une restructuration des relations familiales s'est produite au cours de cette période. Selon notre hypothèse, le trait le plus marquant en est une subtile rupture de l'équilibre qui a paradoxalement abouti, à l'intérieur d'une structure patriarcale, en apparence de plus en plus autoritaire, à une prédominance des relations mère-enfant. La relation mère-enfant est souvent renvoyée au cadre de la « japonité » et donnée, telle quelle, comme structurante des relations sociales au Japon ; nous allons tenter de l'analyser dans une perspective socio-historique en la re-situant dans l'évolution de la famille patriarcale.
2) Politique gouvernementale et renforcement de la famille patriarcale avant 1945
Dans leurs tentatives d'imposer un pouvoir fort et centralisé à un pays de petites communautés agricoles, dont la géographie découpée se prêtait au développement d'une féodalité assise sur les particularismes locaux, les gouvernements japonais avaient depuis longtemps saisi l'importance stratégique de la famille. Déjà au début du XVIIe siècle, pour affaiblir les communautés locales, le pouvoir shôgunal avait instauré dans tout le pays des regroupements de familles dont les chefs devaient assumer collectivement la responsabilité pénale des fautes commises par l'un des membres du groupe. En même temps, pour mieux les dominer, le gouvernement s'était attaché à formaliser et à unifier le mode de vie des seigneurs. L'obligation faite à ceux-ci de posséder une double résidence - à Edo (Tokyo) et dans leur fief d'origine, impliquant des déplacements à rythme régulier - permit une unification des moeurs et assura une diffusion des mêmes modèles dans tout le Japon. Cependant, le mode de vie des autres classes n'était pas régi de façon aussi stricte et la paysannerie avait conservé une certaine diversité de coutumes car la séparation entre les seigneuries était très marquée et les déplacements strictement contrôlés.
Le nouveau groupe qui prend le pouvoir en 1868 (début de l'ère Meiji) restaure le pouvoir direct de l'empereur et se donne pour objectif primordial le maintien de l'indépendance du Japon par le développement d'un armement et d'une industrie modernes. Il va supprimer l'ancienne organisation en ordres sociaux et chercher à stabiliser son pouvoir par un mode d'unification du pays qui se substitue à l'organisation féodale et permette une industrialisation à grande échelle. Pour y parvenir, il va s'appuyer sur les structures familiales. « Le nouvel Etat va organiser le pays entier sous forme familiale, plaçant l'empereur au sommet », écrivent les sociologues F. et S. Isono (1958) dans leur étude sur l'institution familiale. Ils ajoutent que, puisque ce mode de relation existait dans le système précédent, entre les familles de seigneurs, il fallait s'en inspirer en l'adaptant pour lui permettre d'inclure les croyances et les manières de faire des autres classes ; ce qui fut réalisé en s'appuyant sur le mythe de l'Empereur. La famille japonaise était, dans toutes les couches sociales, de type patriarcal avec culte des ancêtres et respect d'une morale familiale. Cependant, dans les familles nobles, les règles de cette morale étaient plus formalisées et à la fidélité au chef de famille correspondait, hors de la maison, la fidélité exclusive au Seigneur auquel était dû un dévouement total. Avec la destruction de l'ordre féodal, le vide créé par la suppression de ces relations a fait prendre conscience de leur force. Et le nouvel Etat réussit à reporter les anciennes fidélités sur la personne de l'Empereur, figure concrète de l'Etat centralisé, auquel devait désormais se rattacher chaque famille. Cela a été possible du fait que, dans toutes les couches sociales, existaient des relations hiérarchiques de famille à famille (paysan-propriétaire à fermier, patron à employé, maître à disciple, etc.), relations construites sur une extension du rapport patriarcal parents-enfants.
La relation à l'Empereur s'est constituée progressivement et, en 1890, le rescrit impérial sur l'éducation a clairement défini que la morale familiale doit être enseignée et rapportée à l'Etat impérial conçu comme une famille. Cette orientation passera dans les faits et se maintiendra jusqu'en 1945.