Un exemple de « tachigiri »
« Le premier avril, à six heures du matin, mon épreuve a commencé... Mes adversaires, au nombre de dix, viennent l'un après l'autre, chacun combattant jusqu'à ce qu'il s'épuise. Lorsque l'un d'eux est épuisé, un autre le remplace, ils reviennent comme la roue d'un véhicule qui tourne sans cesse... J'étais bien en forme le premier jour et j'ai même mené les « kumiuchi » (corps à corps) avec violence. Ayant mis le men au matin, je ne l'ai pas retiré jusqu'à la fin. Lorsque les cordons se relâchaient, les autres venaient immédiatement les attacher pour ne pas me donner un instant de repos. Je me suis seulement reposé un court moment après le repas de midi... Lorsque j'ai eu terminé les deux cents combats, vers cinq heures et demi de l'après-midi, je me suis dit que je serais capable de répéter cette expérience durant sept jours. Mais mener durant plus de onze heures le combat par un long jour de printemps est une chose bien dure.
Parmi les disciples, un ancien nommé Murakami Masatada observait tous les combats. Il vint me dire, pendant que je me reposais à la maison, que la qualité des combats d'aujourd'hui n'était pas suffisante. « Le maître n'en est pas satisfait. Il vous faut combattre bien plus fort demain. » Je lui promets de mener les combats bien plus vaillamment le lendemain. J'ai su après qu'il avait dit la même chose à tous mes adversaires... Le deuxième jour, j'ai également commencé à six heures du matin. Comme je l'avais promis à Murakami la veille, j'ai voulu écraser mes adversaires vaillamment, tantôt en les frappant et tantôt en les mettant au sol. Mais chacun des dix disciples revenait bien reposé, l'un suivant l'autre. Je ne pouvais dépendre que de mon unique shinaï : La sueur coulait sans que je puisse l'essuyer, j'ai commencé à ressentir une grande soif... L'heure du repas est arrivée, j'ai pu me reposer. Mais je n'ai pas pu manger, j'ai seulement gobé deux ou trois oeufs.
Après le repos, j'ai recommencé les combats mais j'ai ressenti une lourde fatigue, je ne pouvais pas me mouvoir comme le matin. Je ne me suis pas laissé succomber et j'ai pu terminer les deux cents combats à la tombée du jour. Je ressentais déjà des douleurs dans tout le corps. Aux toilettes, je n'ai pas pu plier les jambes. Je suis retourné à mon domicile en supportant ces douleurs. Je me suis couché sans me soucier de ma santé puisque j'investissais ma vie. J'ai seulement songé à la manière d'affronter l'épreuve du lendemain. Le troisième jour, je me suis présenté au dojo en me donnant du courage. Mes adversaires avaient l'air de m'attendre depuis longtemps. Pendant que je me changeais sans prendre de retard, je me suis aperçu qu'ils chuchotaient à propos de mon état de souffrance. Ils sont venus l'un après l'autre violemment, sans se soucier de mon état, en s'encourageant mutuellement de la voix. Ils tentaient de me décourager tantôt en « taîatari » (coup du corps) tantôt en menant le combat en « kumiuchi » (corps à corps). Les douleurs et la souffrance étaient indescriptibles mais je me suis dit, puisque j'ai investi ma vie, je n'abandonnerai pas même si je meurs. Ce jour-là, en plus de dix disciples, les anciens du dojo faisaient partie de mes adversaires. Ils ont mené chacun cinq combats contre moi. A midi, on prit le repas. Je me contentais de me reposer sans pouvoir rien avaler. Puis les combats recommencèrent comme le matin. Ma fatigue était telle que ma conscience flottait. Perdant ma vaillance, j'ai mené les combats principalement en défense. Ma vue était presque voilée et j'avais presque perdu conscience. J'ai pensé : « C'est ici le lieu de ma mort ». C'était alors le tour d'un adepte qui était toujours méchant. Une grande colère s'éleva en moi et je me suis battu avec force, lui disant en moi-même : « Viens, je ne finirai pas sans écraser ton crâne ». Dans cet état, j'avais oublié mes douleurs car j'étais empli de la volonté d'écraser l'adversaire. Au moment où je voulais lui fendre la tête et levais mon shinaï en « daï jodan », en oubliant tout mon corps, maître a crié d'une voix forte pour m'arrêter. J'ai regretté énormément ce combat sans comprendre pourquoi le maître m'avait fait arrêter. J'ai suivi son ordre mais il était déjà cinq heures passées, je n'avais pas terminé mes deux cents combats de la journée. Je voulais continuer de combattre. Le maître m'a ordonné d'arrêter, j'ai suivi son ordre. En arrêtant, mon esprit s'est relâché, j'ai ressenti d'énormes douleurs partout et je ne pouvais rien faire. Après un court repos, je parvins à rentrer à mon domicile avec beaucoup d'efforts. Ce n'était pas comme la veille. Avec l'aide de ma femme, je parvins à m'étendre sur le lit. Je n'arrivais pas à dormir une seconde de la nuit.
Au matin du quatrième jour, je n'arrivais pas à faire un geste seul et je réussis à me relever, aidé de ma femme. Il me fut impossible de prendre le petit déjeuner. Je pensais seulement à la façon de parvenir à effectuer le combat d'aujourd'hui... Il pleuvait ce matin-là. Mais n'arrivant pas à tenir un parapluie, je me suis mis une couverture par-dessus la tête et je suis arrivé au dojo d'un pas mal assuré. Le maître m'attendait déjà et dit : « Comment vas-tu ? ». Je répondis calmement en dissimulant les douleurs qui traversaient tout mon corps : « Je vais continuer. ». Le maître dit alors : « Tu arrêtes. ». « Je ne pouvais qu'obéir à l'ordre du maître... ».
Tesshu avait jugé que Kagawa allait mourir s'il le laissait continuer.
Très peu de réussite en tachigiri
Parmi les disciples de Tesshu, quelques-uns seulement ont pu accomplir ces trois épreuves. Un disciple nommé Haségawa a failli accomplir le « tachigiri » de sept jours mais n'y est pas parvenu complètement et c'est seulement plus tard sur son lit de mort qu'il a reçu de Tesshu le « menkyo-kaîden ».
Dans les numéros précédents, j'ai mentionné Sazaburo Takano (1862-1950), un des rares disciples qui ont accompli les tachigiri. Forgé par le sabre de Tesshu, c'est un des maîtres qui ont marqué le kendo du début du XXe siècle. La phrase fameuse: « Ne gagne pas après avoir frappé, frappe après avoir gagné » est de lui. Il est éclairant de la rapprocher de la formule de Tesshu : « Le sabre n'existe pas en-dehors de l'esprit » (shin gaï muto) qui me semble symboliser son art. A partir du prochain numéro, nous verrons comment les adeptes du kendo de la première génération ont pratiqué leur art.
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 1989
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido