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Le fils de Me Funakoshi travaillant au makiwara |
La signification profonde de la répétition
Au fond, que cherchons-nous par le biais de la répétition ? Un maître d'antan a dit : « Si je fais ceci, ce geste est déjà une technique, et si je fais cela, ce geste aussi est déjà une autre technique. » Cette phrase signifie qu'il a atteint un état où chacun de ses gestes est conforme à un principe d'efficacité et est donc susceptible de devenir une technique. Les disciples qui l'observent peuvent penser à répéter chacun de ses mouvements comme les techniques de leur école. Or le maître exprime par là que ses gestes ne sont qu'une expression de sa capacité à mobiliser son énergie à tout moment et qu'au stade qu'il a atteint l'efficacité peut se manifester en dehors des formes canoniques. Cet exemple cristallise les éléments du malentendu qui pèse sur le sens de la répétition. La répétition d'une technique vise à obtenir un état similaire à celui de ce maître. Si un karatéka répète des milliers de fois un tsuki, avec une forme correcte, position des pieds, des bras et des mains, mouvements des hanches, de, jambes etc..., cet exercice a pour but de parvenir à un état où le tsuki qu'il réalisera sera efficace quelle que soit sa forme, ou du moins d'approcher cet objectif. L'efficacité du tsuki est alors assurée dans toutes les situations. La forme répétée n'est nécessaire que pour parvenir à son propre dépassement.
Le paradoxe de la répétition.
Le rapport entre la méthode et l'objectif est donc paradoxal :
- La répétition nécessite une forme précise, c'est à dire un kata (au sens étymologique : forme ou moule).
- La répétition a pour objectif primaire d'intégrer ce geste dans sa forme correcte afin qu'il devienne automatique.
- La répétition vise ensuite à dépasser la forme et atteindre à un état qui permette une libre expression technique.
Comment définir l'état qui se situe au bout de la répétition ?
Habituellement la fonction de la répétition est comprise comme un processus d'automatisation technique précise. Mais je pense que la véritable fin est d'atteindre à la négation de cette forme en rendant possible toute forme. C'est un état que je qualifierai de maîtrise de ses propres capacités énergétiques.
Reportons-nous aux articles précédents, c'est l'état que T. Shirai a fini par atteindre au prix de tant de difficultés. Cherchant à transmettre son expérience, celui-ci conclut, « il n'y a que rentan pour se mettre dans la voie correcte. C'est la seule méthode efficace. » Nous pouvons traduire le terme « ren-tan » par exercice de l'énergie vitale. L'exemple de T. Shirai montre en même temps qu'il n'est pas évident que l'on réussira à atteindre le but de la répétition par le seul biais de celle-ci. Nous reprendrons un autre exemple déjà cité, celui de T. Yamaoka qui a atteint l'état ultime du sabre à l'âge de 44 ans au moyen du zen et du sabre. Je ne reviendrai pas sur la sévérité de son entraînement, mais rapporterai un fait significatif. T. Yamaoka après avoir atteint le niveau ultime du sabre, assistant à la démonstration du kata de sabre « Marobashi » exécuté par Me Yamada âgé de plus de 70 ans, dit :
« J'ignorais que le sabre allait aussi profond. Avec ce kata, on peut se passer du zen. »
Selon les adeptes, l'un a poursuivi uniquement la pratique du sabre, la répétition technique et le kata, l'autre a eu recours au Rentan, l'autre au zen... Dans l'histoire du budo, nous pourrions multiplier les exemples de ce type de travail où l'adepte dépasse une forme précise tout en pratiquant la répétition de cette forme et obtient de ce fait une capacité qui lui permet de passer un stade qualitatif. Les formes nouvelles que prend alors son travail de l'art martial aboutissent à une transformation de son corps et de sa manière d'appréhender la réalité.
Pour être plus démonstratif, j'ai utilisé des exemples empruntés au passé. Mais, aujourd'hui encore, je pourrais citer un adepte qui a franchi cette étape. Je me demandais s'il existait un chemin transmissible, plus court et plus efficace pour franchir ce seuil. En considérant sa démarche, je le pense.
Quel que soit le moyen auquel les adeptes ont eu recours, il s'est produit à un moment donné un changement radical mais, chaque fois, l'on trouve en chemin la répétition. La répétition semble être un parcours obligatoire mais semble aussi insuffisante à elle seule pour franchir la dernière étape.
Document d'archive écrit en 1985
par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui
