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Ces deux témoignages montrent que la transmission de l'art de combat diffère de l'image idéalisée que l'on s'en fait souvent et lui donnent une dimension humaine. Ils montrent aussi les contacts qui existaient entre les adeptes de différentes formes de Budo. Les anecdotes ne sont intéressantes que parce qu'elles nous instruisent sur différentes manières de progresser dans les arts martiaux et d'atteindre un haut niveau. En effet, dans l'art martial, quelle que soit la discipline, le problème fondamental se pose en terme de niveau. C'est un critère indéniable. Qu'il s'agisse de karaté, d'aïkido, de kendo, lors de la rencontre des personnes dédiées à la voie du Budo, le niveau atteint par la personne la plus avancée dans son domaine se pose comme une évidence et c'est elle qui prend la place centrale. Mais ceci n'est valable que s'il s'agit de personnes qui continuent de travailler leur art et sont suffisamment avancées chacune dans leur domaine pour pouvoir reconnaître la qualité du Budo des autres. Car encore aujourd'hui, ce qui fait la spécificité du Budo est commun à toutes les disciplines. Mais l'atteindre demande un travail long et assidu à partir duquel on devient capable par intériorisation des critères d'apprécier le niveau d'un autre expert. A un niveau de progression moins élevé qui est la dominante aujourd'hui, on comprend qu'il soit plus simple et plus sûr de se réfugier dans les critères d'appréciation qu'offre le cloisonnement interne à chaque discipline. En outre, s'y ajoute la multiplicité des cercles à l'intérieur d'une même discipline. Certains sont tellement fermés que beaucoup de gens déprécient ce qui n'entre pas dans leur sphère, avant même de le connaître. Or la question principale est celle du niveau.
Si, comme le dit Konishi, M. Ueshiba n'appréciait pas beaucoup le karaté-jutsu d'Okinawa, il avait certainement une raison de le juger ainsi, du moins par rapport au karaté-jutsu qu'a connu Ueshiba. Mais cela est sans doute dû au niveau des personnes au travers desquelles Ueshiba avait aperçu cet art. Néanmoins, il était prématuré pour lui à cette époque, de porter un jugement objectif sur la valeur du karaté dans son ensemble car celui-ci commençait seulement d'être connu et ne l'était que partiellement. Réciproquement pour Konishi, Ueshiba n'était pas simplement un maître d'Aïkido mais le plus grand adepte du Budo. Il nous faut remarquer que le problème de karaté n'était pas posé par des adeptes du Budo qui l'ont, les premiers, abordé comme un art martial cloisonné, et non comme une partie du Budo dans lequel le niveau était reconnaissable quelle que soit la discipline.
Lors de son introduction à partir d'Okinawa, le karaté entre dans le milieu du Budo japonais. Le judoka, le kendoka, le ju-jutsu-ka s'y intéressent, ce qui signifie que le karaté se place dans le tourbillon du Budo de l'époque, et que ses adeptes s'efforcent d'établir son identité en tant que Budo (avec quels efforts et difficultés, nous le verrons prochainement en évoquant des problèmes vécus par G. Funakoshi). L'histoire n'est pas toujours belle et satisfaisante pour ceux qui veulent y voir un idéal. Mais, si l'évaluation juste de l'adversaire est primordiale dans l'art du combat, l'appréciation juste de ce qui s'est passé est, elle aussi, importante.
Les 13 ans passés en France m'obligent à voir la culture japonaise avec un regard plus objectif. En même temps, je ne peux pas m'empêcher de sentir qu'ici en France existe dans le milieu des arts martiaux à l'égard des cultures orientales une attitude dépourvue de critique, qui tend vers le mythe et la mystification. La sacralisation du maître fondateur en est un exemple. Ceci se développe d'autant plus que la mystification, jouant sur le manque d'information ou de connaissance de ceux qui cherchent un sens dans les arts martiaux, facilite un certain type de rentabilité économique.
Je considère que, pour ceux qui cherchent la voie du Budo, il est fondamental de ne pas admettre sans critique tout ce qui se passe dans leur discipline et, quel que soit le titre d'une personne, de percevoir sa qualité et sa valeur, c'est-à-dire son niveau, de s'incliner sincèrement devant celui qui a atteint un haut niveau et de se mettre en situation d'en recevoir un enseignement.