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Réflexion historique sur le karaté 3
[2/3] Les Chinois de Naha

De gauche à droite : Kyan, Kentsu, Hanashiro Chomo et Miyagi Chojun

De gauche à droite : Kyan, Kentsu, Hanashiro Chomo et Miyagi Chojun

2. Les Chinois de Naha

D'autre part, en 1392, à la demande du roi de Ryukyu, Satto, un groupe d'immigrés chinois s'installa dans le village de Kumémura (Kuninda, selon la prononciation locale d'Okinawa) dans la région de Naha (nom de la ville la plus importante). Il comptait, dit-on, 36 familles, et continua de vivre en cercle fermé bénéficiant des multiples privilèges. Car ses habitants détenaient des fonctions importantes dans la relation Chine-Okinawa tant en ce qui concerne le rapport tributaire que l'import et l'export. Ils s'occupaient principalement de l'enseignement des techniques de navigation et de construction navale et de la rédaction des lettres officielles dans le rapport tributaire.

Auparavant, sans doute au début du XIVe siècle, Ryukyu avait commencé d'établir avec la Chine des relations continues et le mode de production jusqu'alors archaïque s'était modifié sous son influence avec le développement de l'agriculture et de la pêche. Notons que le Bouddhisme et l'écriture (idéogrammes) ont été introduits au XIV° siècle, l'utilisation d'outils agraires en fer commença au XIVe siècle et, enfin, cette petite île de 1.220 km² (à peine un septième de la Corse) fut unifiée par un pouvoir central à la fin du XVe siècle. Les immigrés chinois ont joué un rôle important dans le processus de centralisation du pouvoir, puis dans le maintien de la relation de dépendance envers la Chine.

Selon toute vraisemblance, les habitants de ce village fermé (Kumémura) pratiquaient un art de combat et cet art faisait partie des manifestations de leurs privilèges, en même temps qu'il renforçait leur autorité et leur possibilité de défense.

L'art secret de la noblesse

La présence du Roi de Ryukyu était investie d'un caractère sacré. Au XV° siècle, il constitua en noblesse les anciens chefs locaux et interdit le port des armes aux paysans. Contrairement à une idée reçue, cette interdiction est bien antérieure à la domination des féodaux japonais.

Sous réserve de recherches ultérieures, nous ne trouvons pas trace d'existence d'un art de combat particulier aux XV° et XVI° siècles chez les paysans.

Si un art de combat élaboré a été transmis par la délégation chinoise, et par les habitants de Kumémura, c'est la noblesse, formant un cercle de privilégiés, qui a pu avoir la première l'occasion d'y accéder. Certains de ces arts ont été transmis jusqu'à nos jours dans une filiation strictement limitée à des familles nobles. A ce propos, H. Ikeda écrit dans son ouvrage « Karaté-do Shugi », vol. II :

« ... J'ai rendu visite afin de voir cette technique de saisie qui était, dit-on, transmise seulement dans le milieu de la noblesse de Ryukyu. ... Cette technique de « saisie » est un art secret de la famille royale de Ryukyu et est appelée officiellement l'art de noblesse Motobu (Motobu-Oudon-té). Celui-ci était transmis seulement au fils aîné de la famille. Maître Choyu Motobu (1) était le seul à le connaître après l'abolition du système de seigneurie, cette transmission s'est prolongée jusqu'à aujourd'hui ».

Toutefois, nous ne savons pas actuellement à quelle époque et comment l'art mentionné par H. Ikeda fut introduit.

Mes connaissances ne me permettent pas d'aller plus loin en ce qui concerne la transmission de l'art chinois dans le cercle de la noblesse. Ici, nous soulèverons une question. Pourquoi à l'arrivée des Chinois, les groupes dominants de Ryukyu se sont-ils intéressés aux formes de combat à main nue plutôt qu'au sabre ou au tir à l'arc ? On peut avancer entre autres l'hypothèse qu'ils avaient déjà développé des formes de combat à main nue et au bâton et ont trouvé dans l'apport des Chinois le chemin d'un perfectionnement de ceux-ci. L'opposition depuis longtemps établie à Okinawa, entre les deux termes Okinawa-té (l'art de combat d'Okinawa) et To-té (l'art de combat chinois) nous fait supposer l'existence d'une pratique propre à Okinawa. Mais, pour l'instant, faute de documents, ceci reste purement hypothétique.

L'intégration à la féodalité japonaise

En 1609, la seigneurie japonaise de Satsuma envahit Ryukyu et, ne possédant pas d'armes comparables à celles des guerriers japonais, Ryukyu entre rapidement sous leur domination. La chronique de Satsuma rapporte qu'il y eut 57 morts du côté de Satsuma et 531 morts du côté de Ryukyu. Selon les documents relatifs à cet affrontement, le peuple et même la noblesse de l'île possédaient très peu d'armes. Alors les habitants de Ryukyu (Okinawa) se sont-ils battus bravement avec le karaté ? Une telle image héroïque est loin de la réalité. Car le karaté (té ou Okinawa-té) n'était pas alors largement pratiqué par les habitants, excepté dans la noblesse et encore, d'une manière secrète. De plus, contre des guerriers nombreux, entraînés, et disposant d'un armement supérieur, les habitants de Ryukyu éloignés des armes depuis plus d'un siècle, ne pouvaient pas résister longtemps.

Selon les relations écrites faites du côté de Ryukyu sur cet affrontement, les fusils de Satsuma leur sont apparus comme des bâtons magiques. Ils ont été stupéfaits et épouvantés car « les bâtons ont craché le feu et les ont abattus » (2).

La dimension de cet affrontement n'est donc pas de celle où l'efficacité du karaté peut jouer un rôle important.

Selon un traité encyclopédique sur la guerre et les arts de combat (Wupeï shi) publié en Chine sous la dynastie Ming (1621), l'art de combat à main nue ne sert à rien pour les batailles mais celui-ci est la base de tout le maniement des armes. Ce qui veut dire que la notion d'efficacité change avec la dimension du combat. Par ailleurs, le faible niveau de la pratique des armes à Ryukyu laisse supposer que la royauté de l'île à cette époque ne reposait pas tant sur les armes que sur une domination charismatique.

Désormais, Ryukyu vivra sous la double domination de la Chine et du Japon. La seigneurie de Satsuma admettait que Ryukyu maintienne son rapport tributaire avec la Chine. En effet, elle pouvait ainsi bénéficier d'une relation marchande indirecte avec la Chine à travers Ryukyu, alors que le régime shogunal du Japon interdisait strictement toute relation avec l'extérieur du pays.


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