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Réflexion historique sur le karaté 3
[1/3] L'art de combat chinois à Okinawa

Miyagi jutsu (1887-1953)

Miyagi jutsu (1887-1953)

Nous avons esquissé, dans les numéros précédents, la filiation historique du karaté par rapport à l'art de combat chinois, connu sous le nom de Chao-lin-k'iuan. Dans cette série d'articles, je n'exposerai pas en détail l'histoire du Chao-lin-k'iuan car celle-ci n'apparaît pas comme un courant unique d'un fleuve mais est semblable à un grand ensemble formé de quelques courants principaux avec de nombreux affluents.

Kenji Tokitsu

A cette étape de notre réflexion historique sur le karaté, il suffit de saisir la liaison globale entre le Chao-lin-k'iuan et le karaté d'Okinawa.

A Okinawa existaient deux courants de karaté : Shorin-ryu et Shoreï-ryu. Nous allons montrer dans cet article comment tous deux ont pour matrice principale le Chao-lin-k'iuan, passé par le filtre de la pratique dans l'île d'Okinawa. Nous préciserons auparavant les différences entre ces deux courants.

Le Shoreï-ryu est principalement représenté aujourd'hui par le Goju-ryu dont nous pouvons remonter avec certitude la filiation jusqu'à K. Higaonna (1853-1917). Il avait appris la base de son karaté dans le port de Naha à Okinawa et perfectionné celui-ci au sud de la Chine (Fujian) où il séjourna quinze ans. A son retour à Okinawa, son art fut appelé Naha-té et continué sous le nom de Goju-ryu par son disciple C. Miyagi. Cette filiation chinoise du Shoreï-ryu est la plus connue et, si elle était la seule, l'histoire de celui-ci serait bien courte.

Mais, depuis longtemps à Okinawa, l'appellation de Naha-té désignait l'art de combat pratiqué en cercle fermé par un groupe d'immigrés chinois installés depuis le XIVe siècle dans cette région. Nous décrirons plus loin les conditions de développement de cet art dont on peut penser qu'il a contribué à la formation première de K. Higaonna. En ce qui concerne le Shorin-ryu, les maîtres les plus connus du XIX° siècle, S. Matsumura, puis A. Itosu ont eux aussi perfectionné ou complété leur formation auprès de maîtres chinois, mais avant le XIX° siècle, la filiation historique est plus difficile à établir en raison du caractère secret de l'art de combat. A côté du courant principal Shuri-té, on distingue une variante considérée comme plus paysanne, le Tomari-té, que les adeptes du Shuri-té critiquaient parfois car elle comportait à leurs yeux certains gestes inutilement spectaculaires dans les katas.

La porte de Chao lin (Chao lin mon)

En développant l'histoire du karaté à Okinawa, nous allons mettre en évidence que la plus grande partie de la matrice de celui-ci a été introduite à partir de ce grand ensemble de courants entrecroisés autour du Ryukyu qui a produit dans l'histoire de l'art de combat des affluents innombrables. Si donc le karaté contemporain remonte à Okinawa, cet art n'est pas entièrement le jaillissement de cette terre mais se situe à un lieu de passage, une porte, où entrent quelques courants du Chao lin, qui sortent sous forme de karaté d'Okinawa, appelé soit Shorin-ryu, soit Shoreï-ryu.

C'est pourquoi, si nous voulons étudier le sens originel de la transmission du karaté, nous devons passer par cette porte. Le point de départ de la recherche sur la transmission du karaté me semble se situer à cette porte (Chao-lin mon). Si nous voulons étudier le karaté en le comprenant dans son ensemble, tout en travaillant dans une école contemporaine, il apparaît nécessaire de situer celle-ci dans un rapport de complémentarité avec les autres écoles, issues comme celle de cette porte. C'est du moins ainsi que je définis mon approche du karaté.

Introduction de l'art de combat chinois à Okinawa

1. La délégation chinoise

Higashionna KanryoRyukyu (Okinawa) a noué un rapport tributaire avec la Chine (dynastie Ming) en 1372. Et, depuis cette date, c'est l'Empereur de Chine qui conférait son titre au roi de Ryukyu. Dans ce but, une délégation chinoise se rendait à Ryukyu à l'occasion de chaque nouvelle accession au trône. Les habitants d'Okinawa appelaient « Ukanshin » - le bateau de la couronne - le bateau qui amenait la délégation chinoise. De 1372 à 1866, cette cérémonie s'est répétée 23 fois. La délégation se composait de fonctionnaires civils et militaires, son effectif considérable, atteignait jusqu'à 500 personnes. Elle demeurait de trois à dix mois à Ryukyu, ce qui représentait une charge très considérable pour les finances de l'île, si bien que parfois le gouvernement de Ryukyu cachait la mort du roi pour retarder cette dépense. On peut supposer que cette délégation a joué un rôle important dans la transmission de l'art de combat. Pour prendre un exemple, la chronique rapporte que Wanshu fut un délégué responsable en l'an 1683. Nous connaissons aujourd'hui un kata dénommé Wanshu (Empi en Shotokan). Ce kata était pratiqué, dit-on, jusque vers l'année 1870 exclusivement dans le village de Tomari.

Un officier militaire dont le nom honorifique était Kushanku faisait partie de la délégation de 1756. Dans un document daté de 1762 (Oshima Nikki - ÿcrits à Oshima) figure un passage relatif à la démonstration de combat qu'il fit. Nous pouvons donc penser qu'il a transmis le kata que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Kushanku ou Kanku (nom changé par G. Funakoshi). Les détails sur son séjour à Okinawa et ses relations avec Sakugawa tiennent plutôt de la légende que de la vérité historique.

La délégation chinoise a donc été une des voies importantes par laquelle l'art du combat a été introduit à Okinawa.


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