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Réflexion historique sur le karaté 3
[3/3] L'art caché : la diffusion du karaté

Kyan Chotoku

Kyan Chotoku

L'ART CACHE : LA DIFFUSION DU KARATE

Placé dans le régime féodal japonais, le système hiérarchique de Ryukyu va se rigidifier. Une hiérarchie interne qui se diversifiera encore par la suite est établie : noblesse avec trois degrés, vassaux avec deux degrés, paysans avec deux degrés. Le pouvoir de Satsuma continua la politique de désarmement, instituée par le roi de Ryukyu un siècle et demi auparavant, et parvint à établir solidement sa domination sur l'île. Sous la domination de Satsuma, l'art de combat à main nue pratiqué dans le milieu des nobles a plus le sens d'une manifestation symbolique de leur rang qu'une application pratique. En japonais, le terme de « Bushi » désigne celui qui appartient à l'ordre des guerriers (Samouraï), à Okinawa où la structure sociale est différente ce terme prend le sens d'adepte de Té (karaté), quelle que soit son appartenance de classe, d'où un certain nombre de faux sens dans les interprétations.

De même, le terme de « shizoku » désigne l'ordre des guerriers en japonais. Mais lorsqu'on dit que des maîtres de karaté tels que G. Funakoshi, A. Itosu, S.-B. Matsumura, etc., appartenaient au shizoku, le sens est différent. En effet, à Okinawa où n'existait pas d'équivalent de l'ordre des guerriers japonais, la culture de l'ordre le plus haut, la noblesse, était différente et le terme « shizoku » introduit après le XVI° siècle désigne l'ordre des vassaux intermédiaire entre les nobles et les paysans. Si les maîtres de karaté d'Okinawa de la fin du IX° et du début du X° siècle voulaient assimiler leur art à celui des guerriers japonais (Budo), il en va de même des Européens karatékas qui désirent inconsciemment s'assimiler à l'art des samouraïs. Malgré la hiérarchie complexe et rigide de Ryukyu, au cours des XVI° et XVIII° siècles, une mobilité sociale s'établira surtout entre la classe des vassaux et celle des paysans. Les plus pauvres des vassaux commenceront à entrer dans l'artisanat ou le commerce, puis dans l'agriculture, à cause des difficultés de la vie. Nous pouvons penser qu'avec cette mobilité sociale, l'art des nobles va peu à peu pénétrer dans les autres couches sociales, en témoigne l'apparition de termes tels que l'art (té) des vassaux, l'art des artisans, l'art des paysans.

Cette situation aboutit petit à petit à la formation de réseaux de transmission ésotérique dans les différentes couches sociales.

Ceci tient d'une part à ce que, de longue date, cet art était pratiqué secrètement dans le milieu fermé de nobles où il était conçu comme la marque d'un privilège, et d'autre part à la domination de Satsuma qui surveillait l'armement de la population.

Deux témoignages sur le mode de transmission du karaté

Le caractère ésotérique de cette transmission est clairement illustré par le témoignage de S. Guima « Selon mon grand-père, le karaté-jutsu (appellation ancienne du karaté-do) n'était jusqu'à son époque pratiqué que dans le village de Kumémura. On disait que le karaté-jutsu du Shuri a été ramené par le Seigneur Makabé à son retour de Pékin (fin du XVIII° siècle). Ensuite commence la lignée de Sakugawa, suivie de Sôkon B. Matsumura et de Anko Itosu... »

Fuyu Iha (1876-1947), linguiste originaire d'Okinawa, écrit dans son ouvrage, « Onari-kami-no-shima » (l'île des dieux Onani) :

« ... Je crois qu'il serait plus juste de penser que le karaté a été importé par les habitants de Ryukyu qui allaient périodiquement, pour une durée de deux ans, travailler aux activités commerciales de la Maison Ryukyu de Fujian en Chine, surtout à la fin de la dynastie Ming au XVIe siècle, alors que les habitants de l'île étaient habitués à l'interdiction des armes. Ils ont donc appris les techniques de l'autodéfense. Mon grand-père est allé aussi plusieurs fois à Fujian où il a appris celle-ci. Mais il refusait d'en parler, disant qu'il s'agissait simplement d'autodéfense. » Le grand-père de F. Iha apparaît dans l'histoire du karaté comme un adepte de grande capacité. A partir de ces témoignages, nous pouvons comprendre que même s'il y avait une imprégnation de l'art de combat (té) dans diverses couches sociales avant le XIX° siècle, celle-ci n'était que très peu connue par l'ensemble de la population et, même entre ceux qui pratiquaient, le secret était sournoisement gardé. Ces témoignages nous laisseraient supposer d'autre part que les racines de Shurité, habituellement considéré comme le plus ancien dans la tradition du karaté d'Okinawa, remontent explicitement au XVI° ou XVIII° siècle.

Mais, comme nous l'avons vu jusqu'ici, le terrain était préparé par les ramifications souterraines de l'art de combat sur lesquelles vont se greffer les nouveaux rejets implantés plus explicitement par des adeptes dont les empreintes, bien que quelquefois voilées, sont plus visibles pour nous. Dans l'état des connaissances actuelles, il n'est pas possible sans affabulation, d'être très précis en ce qui concerne des personnages antérieurs au XIX° siècle tels que Wanshu, Kushanku, Sakugawa, Yara, etc. Peut-être les travaux qui sont actuellement en cours au Japon sur l'histoire et les coutumes de l'archipel de Ryukyu nous permettront-ils d'aller plus loin.

L'histoire du karaté, jalonnée par les maîtres, est d'abord celle d'une tradition culturelle et c'est la logique sociale de la formation du karaté que j'ai cherchée à faire apparaître ici.

NOTES

(1) Chôki Motobu, frère cadet de Choyu Motobu, était de la même génération que G. Funakoshi. Il était connu pour sa grande qualité en combat et a laissé une trace importante dans l'histoire du karaté moderne. Nous le mentionnerons plus tard. Ce qui est important ici c'est que le frère cadet n'avait pas connaissance de l'art de la famille, transmis à son frère aîné.

(2) Ils connaissaient cependant la poudre, et quelques canons rudimentaires défendaient le port de Naha.


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