II- L'objectif du budo.
Pourquoi pratiquons-nous le budo ?
Est-ce pour apprendre à nous défendre, pour devenir plus forts ou pour atteindre un équilibre physique et mental en nous défoulant par des gestes de combat ?
Qu' y cherchons-nous ?
Certes, la réponse n'est pas simple. Personnellement je me sens très mal à l'aise en face d'un ou de plusieurs individus qui dégagent sans cesse des tensions agressives et se disent que c'est pour progresser en budo, qui ferment leur esprit aux autres choses de la vie, pensant toujours à des ripostes contre des attaques imaginaires, ou cherchant des occasions de mettre à l' épreuve leurs capacités de se battre... Certains se demandent même s'il faut faire l'expérience de descendre plusieurs personnes pour progresser en karaté. Sans aller jusque-là , je me sens mal à l'aise aussi dans mon enseignement en face d'un individu qui a l'air d'assister à mes cours uniquement pour apprendre à bien se battre. S'il ne trouve d'intérêt à suivre mes cours que pour apprendre à se battre plus efficacement que dans d'autres clubs, ce n'est certainement pas un compliment pour mon enseignement.
Il est vrai que j'insiste toujours sur « l'efficacité » dans la pratique de l'art martial. Mais il va sans dire que, dans tous les arts, le support est l'être humain. L'art martial n'est pas destiné à transformer l'homme en une machine à se battre. Il vise à déployer des capacités et des qualités humaines à l'aide des méthodes de combat que la tradition nous a transmises. Plus concrètement, il s'agit d'augmenter notre capacité physique qui est inséparablement liée à notre état mental. En effet, nos capacités potentielles sont importantes et la pratique du budo consiste à les activer sous forme technique. L'exercise sérieux du budo nous conduit à une sorte d'introspection car nous ne pouvons progresser en technique qu'en approfondissant la qualité de notre engagement dans cette recherche où la technique renvoie fondamentalement à la vie et à la mort.
1) Un essai de définition du budo.
J'avais proposé la définition suivante du budo dans mon livre « La voie du karaté » :
Le budo est une discipline qui intègre des techniques pratiques de combat (bu) et un mode d'existence (do) développés par l'ordre des guerriers à l'époque féodale japonaise.
Ce n'est pas une simple combinaison des deux concepts de « bu » et de « do » mais l'intégration dialectique de deux pratiques qui présentent nombre d'éléments contradictoires.
Si nous considérons les capacités recherchées dans la pratique du budo, elles visent à parvenir à une grande disponibilité du point de vue technique et énergétique. Ici, la disponibilité technique signifie que tous les mouvements que l'on adopte correspondent à la technique nécessaire à ce moment précis, ou mieux, ils la constituent. Que ce soit en kendo, en aïkido, en judo ou en karaté, tous les mouvements doivent répondre à une efficacité technique. C'est pourquoi un adepte qui a atteint le niveau ultime peut dire : « Si je fais ceci, c'est une technique, et si je bouge ma main d'un centimètre, ce sera une autre technique. ». Toute sa gestuelle est liée à l'essentiel de l'efficacité technique.
La disponibilité énergétique veut dire que tous les mouvements seront dotés de l'énergie nécessaire à les rendre efficaces. Nous pouvons donc mesurer le niveau atteint par un adepte, quelle que soit sa discipline, à partir de cette disponibilité à deux volets. Il convient d'ajouter que la relation à autrui-à l'adversaire- est sous-jacente à cette disponibilité.
Du point de vue pratique, il n'est pas possible d'obtenir un tel type de disponibilité exclusivement au moment du combat. Puisqu' il s'agit de disponibilité, celle-ci doit être présente dans notre existence, même en-dehors de l´entraînement. C'est une des raisons pour lesquelles plus quelqu'un approfondit le budo, plus celui-ci emplit sa vie. La disponibilité émane de la manière de vivre et c'est dans ce sens que le budo est toujours une création nouvelle personnelle, même s'il suit la tradition.
« Que ta personnalité se reflète dans ta technique ».
Ce précepte usuel en budo signifie que l'adepte doit approfondir une technique jusqu'à ce qu'il parvienne à y faire passer sa personnalité. C'est pourquoi dans la pensée du budo, la technique n'est en aucun cas un outil à utiliser, car « la technique, c'est l'homme ».
Si nous pouvons parler de philosophie du budo, c'est dans la filiation de cette conception de l'unité du corps et de l'esprit car ici la technique renvoie immédiatement à l'homme dans sa totalité. C'est pourquoi l'enseignement technique du budo prend parfois un tour philosophique.
Par exemple, telle technique exige d'affronter directement la peur de recevoir un coup, coup de poing ou de sabre (shinai), qui implique une douleur au cours de l'entraînement, et qui représenterait la mort dans un affrontement réel. L'enseignement technique ne se limite alors pas à des gestes, il s'agit de faire face à ce qu'est cette perception ; anticipation d'une douleur, qui peut aller jusqu'à la peur de la mort. L'enseignement du maître peut alors devenir : « meurs une fois » ou « accepte de mourir » ; et le disciple qui n'y parvient pas tout de suite va se demander avant et après son entraînement « qu'est-ce que la mort ? » et affronter directement ce qui l'empêche de réaliser la technique.
La philosophie du budo implique donc cette conception technique qui ne dissocie pas l'esprit du corps. La moindre réflexion sur la technique conduit à l'introspection parce que la technique en art martial signifie un mode d'engagement de l'existence. Développer l'introspection à partir du geste en est une condition primaire. Plus tard, celle-ci jaillira spontanément du geste.
Pour les intellectuels européens versés dans la lecture de la psychanalyse, du zen, du taoisme etc., ce que je viens de dire sera sans doute dans une banalité. Mais il s'agit ici d'une pratique concrète à laquelle s'engage chacun, et non d'une compréhension métaphysique. Je dis cela pour mettre en garde contre une approbation trop facile.
2) La disponibilité.
Revenons à l'interrogation de départ.
- Pourquoi pratiquons-nous le karaté ? Quel sens et quel intérêt présente la pratique du karaté ?
Je désignerai ce que je cherche dans le budo comme « une grande disponibilité » qui comporte technique et énergétique. Disponibilité, parce qu'il s'agit de moi-même, non pas d'un objet, et que ma technique et mon énergie n'ont pas une forme rigide, mais peuvent avoir et être toute les formes. Disponibilité, parce que cette technique et cette énergie doivent jaillir à tout moment sans préparation. Bref, c'est une disponibilité devant la vie.
L'efficacité dont je parle n'est que la manifestation technique de cette disponibilité ; l'entraînement consiste à l'élargir et à la renforcer. Elle est mobile, coule, souple et transparente comme l'eau ; elle peut se rétrécir, peut s'élargir, est enveloppante comme l'air. Pour moi le but de budo est de me rendre ainsi « disponible ».
Cette disponibilité comprend la recherche du bien-être, comme une condition nécessaire. La méthode du budo doit donc comporter cette recherche. Mais la « disponibilité » couvre un domaine plus vaste.
La « disponibilité » nécessite une souplesse du corps et de l'esprit ; il faut que notre sensibilité soit ouverte non seulement à l'extérieur, mais à l'intérieur. Par exemple, lorsque nous sommes profondément émus, par la beauté de la nature, face au soleil couchant, dans la plaine ou la montagne, ou par toute autre chose, l'émotion apparaît toujours avec une respiration particulière. Elle fait trembler le fond de notre poitrine en devenant comme un mince fil prêt à se rompre, et elle s'étend même à la peau. Si nous retournons le regard vers l'intérieur, nous nous apercevons qu'elle fait passer dans tout le corps une sensation étrange. Ce type de réaction est utilisé, avec une élaboration seconde, dans les méthodes traditionnelles d'activation de l'énergie. La vision « interne » est la base des exercices de respiration qui y sont développés. L'émotion devant la beauté est un exemple des degrés d'ouverture que peut connaître notre « disponibilité ». Autrement dit, si cette disponibilité était bloquée, nous serions en face de ce qui est beau sans émotion, la beauté de la nature ou des êtres ne susciterait alors aucune réaction. Les conditions de la vie professionnelle et sociale font souvent perdre cette forme de sensibilité. L'effort à faire pour y parvenir mène du même coup à une certaine prise de conscience.
La « disponibilité » est la manière de vivre avec une sensibilité qui véhicule la technique et qui ouvre des canaux énergétiques. Or, le corps ne vit pas seulement au moment de la pratique du budo. C'est pourquoi, vouloir être « disponible » seulement en budo n'a pas de sens.
La forme de combat recherchée varie selon la manière d'être. Celui qui combat avec une « grande disponibilité » cherche à dominer son adversaire par sa supériorité technique et énergétique, et il ne cherche pas à le détruire à tout prix. Je n'écris pas ceci parce que je serais devenu moraliste, ou inspiré de quelque idéologie du budo, mais parce que c'est ce que je commence à ressentir physiquement.
Je suis loin d'être parvenu à une « grande disponibilité », mais le travail que j'ai mené cette fois au Japon m'a fait comprendre clairement ceci : progresser en budo par l'augmentation de la « disponibilité » c'est en même temps acquérir une disposition à la tendresse vis-à-vis des autres. Ceci ne procède ni d´une doctrine, ni d´un précepte tel que « aime autrui », ou « sois gentil, sois tendre », mais d'un état de plénitude physique qui rend l'être humain généreux. Il est bien entendu que nous ne prétendons pas nous situer au niveau de la transformation de la société, mais seulement dans la dimension individuelle.
Le 23 Janvier 1986,
Kenji Tokitsu
Document d'archive écrit en fin Janvier 1986
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin de l'école Shaolin-mon