Un principe de déplacement
Généralement la capacité de se déplacer est attribuée exclusivement à la force musculaire de la partie inférieure du corps. En rapprochant cette méthode de celle des arts martiaux que je pratique, j'ai découvert un autre principe de déplacement.
Le déplacement le plus frappant est celui d'un sprinter. A chaque enjambée, il donne un puissant coup au sol avec sa jambe, pour propulser son corps en avant. Il s'agit du déplacement par la propulsion. En kendô moderne, le même type de capacité est exigé pour effectuer une frappe rapide en avançant le corps. Le déplacement effectué suivant ce principe a le mérite indéniable d'être facile à comprendre, donc spontanément applicable. Il a un défaut : la capacité va diminuer autour de trentaine; un sprinter court mieux à 25 ans qu'à 35 ans.
La technique du déplacement dans l'art classique du kenjutsu de Kaïshin-ryû repose sur un autre principe qui converge avec celui de la méthode Hida. Je l'appelle principe d'immersion.
La méthode Hida vise à renforcer le véritable centre du corps. Il faut d'abord apprendre à le localiser et ensuite à le sensibiliser. Prendre une posture correcte selon le principe de H. Hida permet d'éprouver la sensation d'avoir un centre. Cette méthode permet de stimuler, puis de renforcer ce centre du corps par des exercices qui visent à le relier à chacun des muscles principaux, en s'appuyant sur une respiration tonifiante. La contraction du bas du ventre doit s'équilibrer par celle de la partie dorsale correspondante. Chacun des exercices de cette méthode nous incite à nous approcher de la terre et non à nous en éloigner.
Ce principe est parfaitement réalisé dans la technique de déplacement caractéristique de l'école Kaïshin-ryu, appelée « méthode où l'on n'utilise pas la force des pieds » (musoku no hô). Il s'agit de vous déplacer en vous laissant guider par la descente du centre de gravité suivant la pesanteur. Au lieu de propulser le corps en donnant un violent coup de pied sur la terre, vous ôtez la tension des jambes, ce qui vous ramène vers la terre et vous dirigez cette énergie dans la direction où vous voulez aller en portant une attention particulière à la ligne centrale de votre corps. Différentes techniques du corps accompagnent la réalisation de ce déplacement pour produire la vitesse et la force fulgurantes du sabre. Dans une autre école de sabre on appelle ce principe « les pieds de l'oiseau aquatique » (mizudori no ashi). Dans l'école de karaté Shôtôkaï, un déplacement basé sur un principe similaire a été trouvé par Me Egami qui l'a appelé « la méthode pour s'approcher de la terre » (shukuchi-hô). Dans tous ces déplacements, au lieu de donner un coup au sol, vous avancez le corps en décontractant les muscles des jambes et, en vous approchant de la terre, ce qui est effectivement très technique, puisqu'il s'agit d'aller à l'encontre du réflexe habituel.
Effacer le démarrage du geste
La mérite indéniable de ce type de déplacement au point de vue art martial consiste premièrement à ne pas exprimer le démarrage du geste, ce qui est essentiel en technique de combat. Même si vous pouvez bouger avec une grande vitesse, si vous exprimez préalablement un geste de démarrage, si petit soit-il, votre mouvement perd son efficacité technique. Par contre, même si votre mouvement n'est pas très rapide en apparence, s'il n'y a aucune expression préalable du démarrage, il peut être rapide au point de vue technique. Car ce qu'on voit, ou plutôt ce qu'on ressent et à quoi on réagit, au moment du combat, ce n'est pas un mouvement pur et simple, mais un geste accompagné de la volonté de la personne. Agir après avoir vu un déclenchement technique c'est déjà prendre du retard, il faut agir par rapport au mouvement de la volonté de l'adversaire préalable à son geste. C'est pourquoi dans toutes les écoles de sabre japonais, on recherche la « frappe de non-pensée ». Dans l'apprentissage traditionnel de la technique de combat, l'essentiel consiste donc trouver une manière d'effacer l'expression de la volonté (kehaï o kesu) dans le geste. S'il est important d'apprendre à accabler ou repousser l'adversaire par une émanation de votre volonté (offensive du ki), il est tout aussi important d'apprendre à agir en effaçant toute expression de volonté dans l'exécution technique. Ce second aspect du travail du ki est souvent méconnu lorsqu'on parle de travail du ki en art martial. C'est là l'objectif de la technique de musoku.
Conservation de vitesse
Le troisième aspect important de ce principe est la possibilité de conserver la vitesse dans les déplacements lorsqu'on vieillit. Puisque le principe consiste à ne pas utiliser la force des jambes pour propulser le corps, ce type de déplacement permet de conserver la vitesse d'exécution technique et sert de base à la pratique d'un art martial à long terme. Le contraste est net avec le kendô moderne où il existe un grand nombre d'accidents de rupture du tendon d'Achille, surnommé « maladie du kendô », à cause de l'effort musculaire sollicité pour un déplacement d'attaque. Nous pouvons y percevoir une évolution technique en kendô par rapport à la forme classique du sabre du kenjutsu qui emploie des techniques où le principe du corps est différent. Dans toutes les écoles classiques de kenjutsu, la technique est toujours conçue en relation avec la ligne centrale du corps aussi bien en attaque qu'en défense avec des postures variées. Ce n'est pas par une simple coïncidence si l'essentiel de l'art du sabre correspond à la méthode Hida. Car H. Hida a étudié les arts martiaux, en parallèle à la médecine occidentale, pour fonder sa méthode.
Dans ses kata de base, H. Hida insiste sur la vitesse d'exécution qui a un effet tonique. La vitesse est atteinte par l'immersion dans la pesanteur et la respiration. Dans les arts martiaux, cet aspect est lié à la canalisation de la force physique, puisqu'il s'agit d'utiliser la gravitation pour se déplacer et pour exécuter une technique. En utilisant le poids de votre corps de la façon la plus rationnelle pour être efficace, celui-ci se concentre dans chaque coup de poing et de pied. C'est un aspect que l'on indique souvent, mais il existe des différences de qualité. L'efficacité technique résultant de ce principe est inséparablement liée à l'effacement du démarrage du geste.
Le tanden, charnière du corps et de l'esprit.
Une posture correcte et les tensions placées dans cette zone stimulent la colonne vertébrale à partir de sa partie basse. Cette stimulation a-t-elle des effets au niveau du cerveau ? Nous avons vu que H. Hida est parvenu à une capacité de mémoire extraordinaire. Selon un de ses élèves « il récitait sans faute tout ce qu'on demandait, comme s'il sortait un livre de sa bibliothèque et le lisait. ». A propos de cette capacité H. Hida disait : « Vous aussi, vous mémorisez toutes vos expériences, mais, seulement vous ne savez pas les classer et les retrouver à votre guise... il suffit de choisir un tiroir dans lequel j'en ai déposé la mémoire. ». Si par un exercice corporel, mettant l'accent sur le renforcement du tanden ou du centre du corps, une personne réussit à améliorer d'une manière surprenante certaines fonctions mentales, cette hypothèse ne me semble pas dénuée de sens. Soulignons que H. Hida indique que renforcer le tanden ne suffit pas, mais qu'il faut le renforcer correctement.
Document d'archive écrit en ???
par Kenji Tokitsu - publié dans les Editions Shaolin-mon (©Tokitsu-ryu)