Le Général Okada
Après ces incidents, le système de cellule est transformé en une cohabitation de deux personnes dans une pièce de trois tatamis (moins de 6 mètres carrés). Jeune, M. Narazaki partage sa chambre avec le Général Okada qui, surnommé « père du Sugamo », est respecté par tous les prisonniers. Le jour de leur condamnation M. Narazaki et ses amis, complètement démoralisés, avaient pu s'entretenir avec Okada. Celui-ci leur avait dit :
« II ne faut pas abandonner l'espoir, vous surtout. Il faut continuer à chercher l'occasion de faire réexaminer la vérité. Ce n'est pas encore désespéré. Pour saisir cette chance, il faut maintenir en bon état le corps et l'esprit. La plupart des hommes de ce bâtiment ne font rien et disent qu'ils sont résignés. Mais ce n'est pas la véritable résignation ».
Car la résignation « akiramé » signifie, selon la pensée bouddhiste d'Okada, un état d'esprit qui s'est stabilisé et apaisé en approchant de la vérité existentielle. Pour y parvenir, il faut avancer dans la voie d'une perspicacité qui nécessite la force du corps et de l'esprit.
Contrairement aux supérieurs de M. Narazaki, le général Okada, profondément bouddhiste, avait pris sur lui-même toutes les fautes commises par ses hommes. Lors du premier entretien avec son avocat, il avait déclaré :
« Je suis Okada, ancien général, commandant en chef du quartier général de l'Est. Les soldats accusés qui étaient sous ma direction ont tous agi conformément à mes ordres. Donc, toute la responsabilité repose sur moi. Je n'attache aucune importance au jugement que peut porter le tribunal de guerre contre un chef de l'armée vaincue. C'est pourquoi je n'ai pas besoin d'un avocat qui me défende contre les accusations ».
Vivant avec lui dans l'espace réduit d'une cellule, le jeune M. Narazaki est fortement influencé par Okada. Celui-ci passe la plupart de ses journées en zazen devant le mur de sa cellule, récitant par moments un soutra bouddhiste. Entendu ainsi, le bouddhisme est à mi-chemin entre la religion et la philosophie. Il ne s'agit pas de se reposer sur un Dieu, ou d'invoquer un pouvoir divin, mais de se prendre en charge en tentant de clarifier son existence dans l'univers. M. Narazaki s'initie lui aussi au zazen et les deux prisonniers passent la plupart du temps assis en zazen. Mais en restant assis toute la journée la santé risque de s'altérer, ils entrecoupent donc les périodes de zazen d'une gymnastique simple dans l'espace étroit de la cellule. Les prisonniers peuvent sortir à l'extérieur un quart d'heure chaque jour et l'air du dehors leur est précieux.
Les lettres permises sont limitées à 150 caractères. M. Narazaki trouve une consolation à concentrer sa pensée en mots limités. La forme du haïku, poème composé de 17 syllabes, est un moule qui condense ses sentiments et ses pensées.
Il écrit un jour d'angoisse :
« Tout d'un coup avec le froid de l'hiver traversa mon esprit,
L'impression d'être traîné dans le couloir de pierre
Qui mène au lieu de l'exécution »
Et aussi en pensant à sa femme :
« Mon amour s'était réalisé dans un bonheur,
En laissant seule ma femme.
Comment pourrais-je mourir ! »
Les jours apparemment monotones de la prison passent avec des pensées et sentiments divers qui décrivent dans l'esprit des courbes complexes. M. Narazaki passe ce temps suspendu entre la vie et la mort en persévérant avec Okada dans la pratique du « zazen ».
La mort du Général Okada
Après sept mois de vie en commun, le général Okada sera exécuté. Voici le passage de journal de M. Narazaki :
« Le 15 septembre. Ce soir j'ai eu un pressentiment. Les gardiens remplacés à 6 heures sont plus calmes que d'habitude. Un officier, surnommé « l'exécuteur des pendaisons » va et vient dans le couloir avec une petite carte en main sans avoir de travail particulier. Qui est-ce, ce soir ? ». J'ai une mauvaise intuition. Cette nuit, avant de me coucher à 9 heures en récitant le soutra, je n'entends aucun des toussotements qui d'habitude viennent des autres cellules. De qui est-ce le tour ce soir ? Je me mets au lit avec inquiétude. Peu après 9 heures, j'entends le bruit métallique de la porte d'entrée du bâtiment, puis les bruits de pas de plusieurs personnes qui se rapprochent de plus en plus. S'ils dépassent notre cellule, nous serons saufs, mais personne ne peut être optimiste car il arrive parfois qu'ils reviennent en se trompant de cellule. Les bruits des pas se sont arrêtés ce soir juste devant notre porte. Et on appelle avec un accent américain : « Okada. Okada ».
Avant de se coucher, le Général s'est assis comme d'habitude quelques minutes en zazen. Il s'est endormi tout de suite et ne se réveille pas. J'appelle alors : « Monsieur Okada ». Alors il se réveille immédiatement et en apercevant les gardiens devant la porte, il dit d'une voix calme : « Juste un instant, s'il vous plaît ». Il se lève tranquillement et commence à s'essuyer le corps avec une serviette pour se purifier, puis il se rince la bouche. Il prend un chapelet dans ses mains et me dit :
« Bien, j'ai accompli ce que je devais. Je n'ai aucun regret. Vous, les jeunes, vous n'avez pas besoin de venir là où je vais. Tu dois persévérer en te concentrant sur le principe juste ».
II me caresse la tête deux ou trois fois. Tous ces gestes sont courants et naturels comme s'il n 'y avait rien de particulier. Puis il récite à une haute voix un passage de soutra avant d'aller vers le lieu de l'exécution. Le bruit sec de ses semelles de bois résonne à mes oreilles. Je récite moi aussi le soutra et j'entends des voix qui surgissent de toutes les cellules en signe d'adieux à notre maître ».
Ce soir là M. Narazaki écrit :
« A l'heure où tout le monde dort profondément,
Monte dans le ciel de Sugamo
Une âme d'homme ».
« A neuf heures du soir, chaque semaine,
Se renouvelle la vie
Pour chacun de nous ».
Il écrit dans son journal :
« Mon maître était un homme si magnifique. Je dois lui succéder afin d'accéder à la voie du Bouddha en recherchant la vérité universelle. En persévérant profondément dans le principe de la vérité en soutra, et en croyant au miracle, je dois investir ma vie pour comprendre ce qu'est une illumination qui brille entre la vie et la mort ».
Il continue dans son journal le lendemain :
« Le Maître n'était aucunement troublé au moment où il a été appelé pour son exécution. Il a dit simplement: « Bien, j'ai accompli ce que je devais ». Il est allé mourir tranquillement en récitant le soutra comme tous les jours. C'est cet esprit immuable que je dois moi aussi acquérir. Avant de disparaître vers le lieu de l'exécution, il a caressé ma tête, à moi qui ai aujourd'hui 25 ans. La reconnaissance, l'amour et l'esprit immuable seront mon énergie vitale jusqu'à la fin ».
Document d'archive écrit en septembre 1990
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin de liaison Shaolin-mon n°10