En prison
La malchance de M. Narazaki tient à ce que ses supérieurs, en espérant que les jeunes officiers avaient pu se dissimuler, ont porté un faux témoignage lors des interrogatoires, à savoir : « L'affaire des pilotes de bombardiers a été causée par les jeunes officiers qui ont perdu la tête ».
Et voici ce qu'a déclaré M. Narazaki :
« Une fois que je me suis trouvé en prison, la situation était tout à fait différente de ce que j'attendais. J'ai pensé qu'une fois en prison, il était inutile de penser à la vie, mais mon devoir était de faire connaître ce qui s'était réellement passé afin de sauvegarder mon honneur. Pour cela il fallait que je rencontre mes supérieurs qui m'avaient donné cet ordre... »
Mais ni son avocat, ni le procureur ne veulent faire cette démarche, en raison d'un accord préalable passé entre eux. Quel accord ?
Après la capitulation, les Alliés doivent régler les problèmes de la guerre, ils le font avec leur idée de la justice en déterminant les coupables et non coupables, les bons et les méchants. Le Japon était forcément mauvais et il fallait exécuter un certain nombre de criminels de guerre. Pour être conforme à cette politique, une dizaine de personnes au moins devaient être exécutées dans la région Ouest. Un accord tacite s'était établi entre les avocats et les procureurs pour que cette « justice » soit réalisée sans trop de problèmes. M. Narazaki et ses collègues apprennent leur destin de leurs avocats qui leur disent que leur sort a été fixé avant le jugement du tribunal. Un an et trois mois après le début de son emprisonnement, M. Narazaki est condamné à la mort par pendaison avec 8 autres personnes. Il était le plus jeune des criminels de guerre condamnés à mort.
Voici le poème (haïku) qu'il a composé le jour où il a reçu cette condamnation :
« En baissant la tête devant la condamnation inattendue,
Ineffaçable, demeure
L'image de ma femme en pleurs »
Il compose plusieurs autres poèmes dans sa prison :
« Les jours heureux de notre mariage
Se déplient dans ma tête jour après jour,
Je les évoque aujourd'hui comme un souvenir lointain ».
Sa femme aussi écrit :
« Il m'arrive parfois,
De pleurer face à ma mère,
Car je ne suis qu'une femme dont le mari est absent »
Les condamnés à mort
Les condamnés à mort sont isolés des autres prisonniers et transférés au « 5ème bâtiment » où ils vivent le temps d'une suspension entre la vie et la mort. Ils sont un pas avant leur propre tombe. Les exécutions ont lieu vers une heure du matin, les vendredis ou les jours fériés. On sait donc que celui qui est appelé le jeudi à 9 heures du soir ne reviendra jamais. Si vers 9 heures du soir, on entend le bruit des pas du gardien, quelqu'un doit mourir. Celui qui est appelé rédige son testament, on y rajoute les ultimes mots et il range ses affaires personnelles. En sortant du « 5ème bâtiment » il est conduit dans une chambre à part où il doit signer son consentement à sa propre exécution, puis il prend un dernier repas avec du vin.
Les exécutions se font par pendaison et l'on arrive à la potence en gravissant un escalier de 13 marches. Dans le secteur spécial des condamnés à mort il y a 88 personnes, chacun sait qu'il montera les marches du dernier escalier qui conduit à la mort.
Voici des poèmes écrits pendant la nuit de l'exécution de ses amis :
« Encore cette nuit, l'un de nous part à la mort,
Remontant du fond du couloir.
Comme si un démon le tirait par la main »« Vous êtes partis en nous disant adieu,
Brûle mes yeux,
Le rouge de votre ultime cigarette »« Le couloir nocturne semble continuer à résonner,
Adieu amis, je vais avant vous.
Votre voix mon ami »
Cette semaine c'est untel qui a été exécuté, de qui viendra le tour dans 8 jours ? Cette pensée préoccupe tout le monde. Le vide est profond une fois que le calme envahit les cellules après l'adieu.
Les toussotements des prisonniers résonnent d'autant plus tristement. Ce poème a probablement été écrit par une nuit semblable :
« La nuit tombe comme une accumulation de chuchotements,
J'ai l'impression d'entendre, sous mon lit,
Un tumulte qui vient de l'axe de la terre »
Le soir d'une exécution, les condamnés du « 5ème bâtiment » passent une nuit torturante et il faut recommencer une nouvelle semaine d'incertitude. Chaque jour est précieux. Et le jeudi vient, les nerfs de chacun sont aiguisés, tendus vers les pas du gardien : « De qui est-ce le tour ? » Les images de ses enfants, sa femme, de ses parents apparaissent devant les yeux. « Ils vont tant s'affliger ». Chacun est pénétré de pensées accablantes, puis se détache petit à petit de la vie. Du fond de la résignation surgit tout d'un coup une indignation envers l'injustice. Pourquoi dois-je mourir pour eux ? Cette indignation brûlante aussi doit se cabrer petit à petit pour aller vers une résignation de plus en plus profonde. Cela se répète quotidiennement. Dans cette ambiance trois prisonniers deviennent fous et un réussit à se suicider.
Document d'archive écrit en septembre 1990
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin de liaison Shaolin-mon n°10