Dans son itinéraire de kendo, Me Narazaki a traversé dix ans de période blanche. Tous les kendokas de plus de 60 ans ont eu quelques expériences de période blanche en kendo, car pendant plusieurs années après guerre, il fut impossible de pratiquer le kendo même si on était passionné. Mais il ne s'agit pas de cela pour Me Narazaki. A partir de ses 25 ans, durant une dizaine d'années, il a passé la plupart de son temps en zazen devant le mur de la prison où il attendait d'être exécuté. L'esprit de son kendo s'est forgé au cours de cette période. Tous ceux qui ont combattu avec Me Narazaki à l'entraînement ou en tournois disent : « Il est fort durant l'entraînement et on a l'impression qu'il grandit lorsque le tournoi devient plus difficile. Mais au fond il ne change nullement ».
Bref itinéraire
Masahiko Narazaki naît en 1921, à Saga dans le Kyushu. Il commence le kendo à l'âge de 12 ans. En 1941, il entre à l'Université Kokushikan où il reçoit l'enseignement des célèbres maîtres de l'époque tels que G. Saimura, J. Ono, M. Kojo, K. Horiguchi et C. Ogawa. En 1943, il est convoqué à l'armée et va à Nagasaki. En janvier 1945, il entre à l'école militaire Nakano qui est le centre de formation des agents secrets de l'année impériale japonaise. Un agent sortant de cette école était censé accomplir sa mission seul en territoire ennemi, il n'était pas autorisé à dévoiler son nom, même en mourant, et sa famille n'était pas informée de sa mort. C'est pourquoi cette école ne recrutait pas de fils aînés, car, selon le système alors en vigueur, le fils aîné prenait le succession du chef de famille.
En juillet M. Narazaki est envoyé au quartier général de la région de l'Ouest. Au mois d'août, c'est la capitulation. En septembre 1947, il est emprisonné et le restera 10 années. En 1957, en sortant de prison, il entre dans l'entreprise lda-gumi où il travaille encore aujourd'hui. En 1972, il passe le 8ème dan de kendo, en 1977 il remporte le tournoi de Meiji-mura, en 1980 il reçoit le titre de « hanshi ».
La fin de la guerre au Japon
En 1945 à partir du mois d'avril, le nord de Kyushu est quotidiennement bombardé par les Américains, les bombardements sont réguliers et intenses, toutes les villes brûlent et les victimes civiles sont nombreuses. Dans cette situation, plusieurs dizaines de pilotes américains sont faits prisonniers. Au mois du juin, une rumeur se répand parmi eux : « Un cuirassé américain est dans la baie de Hakata, si nous parvenons à nous évader de la prison, nous arriverons à nous échapper ». Dans cette ambiance, les prisonniers déclenchent une émeute. Le quartier général ordonne aux jeunes officiers parmi lesquels se trouvait M. Narazaki de supprimer les révoltés. La revue « kendo jidaï » ne donne pas de détails, mais probablement la plupart des prisonniers ont été tués.
Rappelons que déjà, depuis 1944, une ambiance de défaite emplissait le Japon et une stratégie spéciale (tokko) est mise en place cette année-là : « Kamikazé-tokko-tai ». Le tokko n'était pas limité aux pilotes d'avions « Kamikazé », il s'appliquait aussi aux « Kaiten » (homme-torpille dans un sous-marin individuel), aux barques-torpilles et aux fantassins (un homme porte en courant une bombe sous un char). Les militaires, et aussi la plupart des Japonais vivaient très proches de l'idées de l'image de la mort. La mort était présente dans la guerre et aussi dans la famine qu'endurait toute la population. Il n'est pas surprenant que, dans cette atmosphère, les pilotes de bombardiers américains révoltés aient été exécutés. La stratégie de « tokko » avait été conçue avec ce raisonnement, inconcevable dans une situation normale, que le Japon perdrait la guerre mais que si 20 millions d'hommes mouraient volontairement l'identité japonaise serait sauvegardée.
Le 15 août, le Japon accepte une capitulation sans condition, après avoir reçu deux bombes atomiques. Les jeunes officiers reçoivent cet ordre de leur supérieur : « Les Alliés vont considérer très négativement l'affaire des prisonniers. Vous devez tous vous dissimuler ».
Toutefois la situation, semble peu à peu s'apaiser, bien que le Japon entier connaisse une grande misère économique durant ces années. M. Narazaki était amoureux d'une jeune fille depuis qu'il était étudiant à Kokushikan. Deux ans après la fin de la guerre, il l'épouse et commence à vivre à Tokyo qui était encore un immense ensemble de décombres. Mais M. Narazaki était heureux de commencer sa nouvelle vie avec sa femme, il trouve du travail dans une entreprise qui venait de rouvrir. Ce bonheur ne dure que 6 mois, car il est arrêté et envoyé à la prison de Sugamo où se trouvaient les criminels de guerre.
Document d'archive écrit en septembre 1990
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin de liaison Shaolin-mon n°10