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Articles de K. Tokitsu
    L'objectif du budo (saison 1988-89)
        Les étapes de l'enseignement selon les niveaux

la transmission la pratique et les stages

Bulletin de liaison Shaolin-mon n°8

Bulletin de liaison Shaolin-mon
(n° 8)

L'objectif du budo

La conception du budo, et la façon d'en formuler l'objectif, varient avec le niveau d'avancement et la personnalité de celui qui l'énonce, en ce sens elles sont toujours partielles. C'est en connaissant ces limites que j'écris. Au fur et à mesure que j'avance, ma manière de définir le budo prend différentes figures. Elle suit toujours la même direction, mais en reflétant les préoccupations au travers desquelles j'affronte le budo.
Le budo est une démarche qui tend à réaliser le meilleur de soi. Chacun doit découvrir, pour lui même, comment réaliser sa propre vie, en lui donnant la meilleure forme, avec ses limites, ses obstacles, bref les conditions dans lesquelles il se trouve. Je dirais que nous tentons, par le budo, de faire vivre pleinement ce que nous sommes dans notre corps, cerveau y compris, l'activité physique comprenant pour moi l'activité mentale. Mais, lors même que l'eau est pure, l'agitation intellectuelle de la surface nous empêche de voir le fond de nous-même. Il est indispensable que l'eau se calme pour trouver ce que nous sommes. C'est le premier objectif de la méditation en budo.
Pour que le corps bouge librement, pour que l'esprit capte les plus infimes manifestations de l'environnement ou de l'adversaire, je dirais qu'un des objectifs du budo est un ajustement de notre sensation du corps à sa réalité que personne ne connaît. Cela peut se résumer en une question : « Qui suis-je ? » dans sa version non intellectuelle. Cette recherche a abouti historiquement à la nécessité de ressentir son corps comme une totalité. Les maîtres du sabre d'antan ont cherché cela dans la méditation, tantôt dans le zen, tantôt dans d'autres méthodes mystiques. Aujourd'hui, une possibilité s'offre à nous de le rechercher sans mysticisme.
L'instruction traditionnelle « penser avec le tanden ou avec le ventre » a pour rôle de faire s'immerger la pensée dans l'intuition. Vivre son corps simultanément c'est comme voir les mille feuilles de l'arbre d'un seul coup, au lieu de les compter une par une. Sentir son corps simultanément en une entité vivante, non pas le sentir en se disant, c'est ma main, c'est mon bras, mon genou, mon pied, etc. Car, si l'attention est présente dans le pied, la main sera absente. Le budo enseigne à vivre le corps simultanément dans sa totalité. Et la capacité de sentir que le corps fait un seul bloc vivant est un critère d'avancement dans l'exercice de l'énergie.
On nous a appris à vivre dans une cohérence logique, à raisonner analytiquement et avec une logique en chaîne... Nous pouvons ainsi analyser notre corps d'une façon logique, dans une cohérence rationnelle et le saisir à travers une connaissance scientifique. Mais ce que nous ressentons à l'intérieur de notre corps en fermant les yeux lorsque nous avons un chagrin, une angoisse, une préoccupation sentimentale, etc. n'est ni scientifique, ni logique. Si nous ne les ressentons pas vraiment, à quoi sert à ce moment-là de savoir : « Ceci est mon ventre, ceci mes jambes ».
Vous méditez assis en posture de « zazen » ou assis sur une chaise. Si vous réussissez momentanément à vous vider de l'enchaînement de vos pensées ou des fragments de vos préoccupations, qu'est-ce que vous voyez ? En demeurant assis ou debout en posture de « ritsu-zen », les yeux fermés, il est fort probable que vous commencerez par perdre la position droite. Si vous essayez de vous redresser, déjà, vous perdez la sensation du centre. Le centre de cette position, où est-il ? Où trouverez-vous votre centre, celui qui stabilise votre corps ? Si vous ne l'avez pas trouvé, votre position droite est tenue par un ensemble de contractions et se défait lorsque vous tentez de vous décontracter. Qu'est-ce qui vous empêche de vous placer dans le vide qui reflète le corps avec une lucidité non verbale ? Ce ne sont pas des choses auxquelles réfléchir durant la méditation mais des choses qui ressortent mieux lorsque les mots disparaissent. Pour ceux qui lisent trop et trop vite, ce que je dis tombe dans la banalité de l'eau de leurs douches quotidiennes qui glisse le long de leur corps puis disparaît. En pensant à eux, ce court poème effleure mon esprit :
« Lorsque j'ouvre la bouche pour parler, le vent de l'automne glace ma bouche. ».
C'est avec cette préoccupation et ces sentiments que je pratique et aussi que j'enseigne. Et je me rends compte en écrivant ces lignes que je dois être très modeste, que le chemin qui me reste à parcourir est encore long.

 

La distance personnelle dans l'enseignement de l'art

Dans l'enseignement de l'art, certaines choses relèvent de la réflexion, d'autres de la sensibilité ; il doit à mon sens être parcouru à la façon d'un relief et non à plat. C'est pourquoi, cette année, j'introduis mon cours par un conte. Imaginez que vous faites cette expérience :

Vous êtes au Japon, vous visitez, un jour, un dojo de karaté sans recommandation. Vous êtes reçu par un assistant dans le coin prévu pour la réception des élèves. Il vous explique le mode d'inscription, puis il vous demande ce que vous recherchez en visitant ce dojo. Il comprend bientôt que vous avez déjà parcouru un certain chemin en art martial et que vous pouvez avoir un niveau intéressant. Il reprend alors le papier d'inscription qu'il vous avait donné tout à l'heure et dit :
« Cette formule ne sera pas nécessaire pour vous. ».
Il vous conduit à une pièce qui se trouve au fond du dojo. Cinq personnes, qui sont apparemment les plus avancées de ce dojo, s'y trouvent. Elles sont en train de discuter de la manière dont elles comprennent l'application de telle et telle technique. Celui qui paraît le plus âgé - une quarantaine d'années - s'appelle Kato, il vous fait entrer dans la discussion en disant :
« Comment concevez-vous cette technique ? »

Votre réponse retient l'attention.
Lorsque, peu après, le cours ordinaire se termine et que les élèves quittent le dojo, ils y entrent à leur tour en vous invitant à vous changer et ferment la porte d'entrée à clef.
Kato vous demande :
« Pouvez-vous nous montrer comment vous réaliserez la technique que vous nous avez expliquée tout à l'heure ? ».

Vous faites l'exercice avec l'un d'eux pour montrer ce que vous pouvez faire. Votre démonstration retient aussi leur attention. Le plus âgé vous dit :
« Nous allons faire du combat. Regardez un moment et, si vous voulez, vous pourrez y participer un peu plus tard. ».
Vous observez leur manière de mener l'exercice du combat et captez la façon dont ils contrôlent leurs coups. Vous jugez que vous pouvez vous adapter à ce mode de contrôle et, lorsqu'ils changent de partenaire, vous prenez part à l'exercice. Vous attachez une attention particulière à la défense et lorsque vous portez une attaque votre contrôle est juste. Votre partenaire comprend que vous lui êtes supérieur et, au changement suivant, il fait signe à Kato.
Vous combattez alors contre celui-ci. Vous remarquez une différence nette entre lui et son prédécesseur. Vous menez le combat d'une manière similaire, mais avec plus d'attention. Au bout d'un moment, les autres arrêtent leur exercice pour observer votre combat. En remarquant la solidité de votre parade, votre adversaire lance une attaque d'un puissant maégéri. La pointe de son pied vous touche à peine, mais vous avez mesuré la force de son attaque par le coup que vous avez reçu en parant. Vous renouvelez votre vigilance sans vous énerver. L'adversaire tente de marquer un coup de poing et de pied, et il semble, un instant près de s'énerver, car vous lui avez porté un petit mawashi-geri bien contrôlé au bas-ventre, à deux reprises. Il retrouve bientôt une attitude correcte dans l'exercice de combat.
Lorsque l'exercice est terminé, vous sentez un regard d'estime de la part de tous. Vous êtes aussi frappé de voir la correction de leur attitude vis-à-vis de vous, qui n'êtes qu'un étranger dans ce dojo. Après l'entraînement, Kato vous dit :
« Revenez à sept heures demain soir, si vous voulez. ».
Le lendemain, vous retournez au dojo à l'heure indiquée. Vous vous trouvez parmi une dizaine d'anciens de ce dojo. Kato est parmi les plus jeunes et le plus âgé des élèves semble avoir une soixantaine d'années - à peine moins que le maître. Kato vous présente d'abord au maître, puis aux autres. Le maître a l'air d'être informé de la façon dont Kato vous apprécie. Bientôt le dojo est fermé à clef comme la veille et vous êtes autorisé à suivre l'entraînement.
Vous vous placez en arrière. Le maître commence par des exercices de respiration que vous n'aviez jamais vu faire jusqu'alors. Vous êtes surpris car vous avez visité bien des dojos et connaissez des maîtres de qualité, mais vous n'aviez jamais eu connaissance de cette sorte d'exercice. Plus tard, vous comprenez qu'il touche directement le travail de l'énergie et vous sentez que vous avez enfin rencontré le maître qu'il vous fallait. Cet exercice va durer plus d'une demi-heure, puis commencent les kata. Dans cette situation vous êtes plutôt un observateur et vous faites de votre mieux tantôt pour apprendre les gestes que vous faites pour la première fois, tantôt pour saisir le sens des techniques qu'explique de temps en temps le maître.
A la fin d'une série d'exercices, le maître vous invite à exécuter un kata. Vous choisissez le kata Tomari-no-Chinto.
L'entraînement se termine au bout de deux heures et demie. Après la douche, Kato vous dit : « Voulez-vous dîner avec nous ? ».
Vous acceptez l'invitation avec plaisir. Vous vous trouvez bientôt dans une petite salle de restaurant où l'on mange assis sur des tatamis dans un espace délimité par des cloisons de papier. Sont présents le maître, Kato et deux autres disciples dont l'un a environ 40 ans et l'autre 50. Le maître, présente à sa façon les qualités de chacun de ses disciples, et dit :
« J'ai quatre disciples, en voici trois. ».
Vous dînez dans une ambiance sympathique, le repas est agréable. Vous suivez leur conversation familière qui porte sur la pratique du budo et, au bout d'un moment, le maître vous pose des questions sur votre itinéraire dans le budo et sur votre objectif immédiat.
Une fois le dîner terminé, au moment de se quitter, le maître vous dit :
« Si vous le souhaitez, vous pouvez assister à tous les cours durant votre séjour. ».
C'est ce que vous faites. Depuis ce jour, vous allez tous les jours au dojo à partir de cinq heures de l'après-midi jusqu'à neuf heures et demie du soir pour assister aux deux cours de différents niveaux. Votre séjour d'un mois et demi au Japon passe ainsi. Vous sentez que votre relation avec les membres de ce dojo s'est peu à peu resserrée.
Un an après, vous effectuez un autre voyage au Japon pour continuer votre recherche sur le budo. Retournant dans ce dojo, vous vous retrouvez dans une atmosphère presque familiale et vous ressentez une confiance réciproque. Le maître va avoir 63 ans ; après avoir bien cherché, vous avez trouvé comme cadeau une bouteille d'armagnac vieille de 63 ans. Cette façon d'exprimer votre reconnaissance envers lui a été fort appréciée, ce qui vous a fait bien plaisir. C'est désormais l'habitude de prendre le repas du soir après chaque entraînement avec le maître et ses disciples les plus proches. Le moment du repas est très enrichissant pour vous car vous participez à des conversations qui touchent directement au budo, mais autrement qu'au dojo, d'une façon complémentaire, et plus profondément personnelle. Vous vous astreignez à noter chaque soir avant de vous coucher ce que vous avez appris ce jour, ainsi que vos propres réflexions. Vous sentez que vous faites partie des disciples les plus proches du maître.
Une autre année s'écoule. Vous effectuez un troisième voyage au Japon et retournez immédiatement au dojo qui vous est devenu si familier. C'est durant ce séjour seulement que Kato vous informe que le maître dirige pour ses quatre disciples un cours qui commence tous les matins à cinq heures et demie. Pour la première fois, vous y êtes invité. Vous découvrez que l'exercice de respiration que vous croyiez avoir bien appris n'est qu'un petit début et que tous les exercices sont centrés sur la respiration et l'énergie interne, tantôt immobile, tantôt en mouvement. Vous êtes surpris de découvrir cette profondeur dans l'entraînement. Ce soir-là, vous notez dans votre journal :
« J'ai compris qu'il y a plusieurs étapes à franchir pour accéder à l'essentiel de l'enseignement de l'art puisqu'il passe par les relations humaines et la confiance. Or la confiance n'est pas toujours de même poids ; elle peut être légère ou consistante. J'avais cru être parvenu tout près de l'essentiel, à chaque étape je me disais: « C'est cela l'art, c'est cela l'enseignement du maître. ». En fait, à chaque niveau l'enseignement est différent. Ce n'est pas que le maître dissimule, c'est que son enseignement répond aux élèves, à leur niveau et à leur approche. A chaque étape, j'ai tiré des conclusions en me déterminant sur mon niveau du moment. Dans la détermination aussi il y a la légèreté et le poids. N'avais-je pas autrefois attendu que le maître m'apporte l'essentiel de son art parce que je le souhaitais avec force, comme un oisillon ouvre grand son bec pour recevoir la nourriture de sa maman. Pour lui l'effort est d'ouvrir le bec le plus grand possible. Aujourd'hui, si j'ai été admis, c'est parce que je suis allé en direction de quelque chose qui m'échappait, au lieu d'attendre que le maître vienne me donner. Mes trois années de voyages entre la France et le Japon étaient un chemin que j'ai parcouru vers cet enseignement. A chaque étape j'ai été bien prés de me satisfaire en me disant : « J'ai compris ».
Comme la voie du budo est complexe et profonde !

J'ai voulu par ce conte attirer votre attention sur la qualité vivante de la transmission de l'art.

Document d'archive écrit en 1988
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin de liaison Shaolin-mon n°8

la transmission la pratique et les stages

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