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L'idée directrice d'A. Itosu
Voici le texte d'A. Itosu où il explicite le plus clairement son idée directrice pour former un nouveau karaté : « Habituellement, la vie des experts en karaté est longue, cela tient à ce qu'ils développent les muscles et les os et aussi améliorent le système digestif et la circulation sanguine. C'est pourquoi je pense que, si nous appliquons le karaté comme une des bases de l'éducation physique dans le système scolaire, depuis l'école primaire, nous pourrons former sur une large échelle des hommes capables de faire face à dix adversaires grâce à l'art qu'ils vont acquérir.
Si nous enseignons le karaté à l'Ecole Normale suivant ces instructions, nous formerons des instructeurs qui iront par la suite enseigner dans les écoles des diverses régions. Et, s'ils enseignent avec rigueur dans les écoles primaires régionales, je pense que le résultat sera important d'ici une dizaine d'années, non seulement dans notre province, mais dans tout le pays et qu'ainsi nous serons utiles à la société militaire de notre pays.» (Itosu Anko, octobre 1908). Dans cet extrait, Itosu conçoit la société japonaise comme une société militaire. Il faut nous rappeler qu'il a écrit ce texte juste après la guerre russo-japonaise dans laquelle la société japonaise s'est complètement impliquée, et que les Japonais ont affrontée comme une épreuve de survie pour leur nation. Il ne faut pas oublier non plus que le Japon était sorti de la féodalité seulement 30 ans avant cette guerre. Il n'est donc pas étonnant que A. Itosu préconise avec passion, comme un idéal, la société militaire. Le contraire aurait été étonnant dans le Japon d'alors. L'éducation physique scolaire de cette époque s'inspirait donc d'une formation militaire qui nécessite entre autres la discipline et l'ordre. C'est pourquoi, pour rénover le karaté, A. Itosu s'inspire de la discipline et de l'ordre de type militaire. Qu'est-ce que cela signifie concrètement ?
De la pratique individuelle à la pratique collective
L'apprentissage et la pratique du karaté étaient auparavant plus individuels que collectifs. Il s'agissait de développer les qualités personnelles d'un adepte en s'appuyant sur un petit nombre de kata. Les différences de personnalité devaient spontanément apparaître à la longue et la façon personnelle d'interpréter son art était une des preuves qu'un adepte l'avait appris en profondeur. Tandis que lorsqu'un art prend comme modèle une formation militaire, les différences entre individus ne doivent pas avoir une place importante. Il faut que tous agissent ensemble en suivant une consigne donnée, comme un ordre. L'aptitude à répondre à l'ordre donné prévaut sur l'action individuelle. Aussi, pour que les consignes soient communicables, elles doivent être plus simples afin qu'on puisse les suivre en les découpant. A la fin du XIX° siècle, il est apparu au Japon que, pour la formation des soldats d'une guerre moderne efficace, une discipline générale était essentielle. On n'a pas besoin qu'un soldat soit nettement supérieur aux autres. La guerre moderne nécessite un nombre important de soldats disciplinés, obéissant aux ordres. La rénovation d'Itosu visait à donner une forme avec laquelle une personne puisse diriger un grand nombre d'élèves dans l'exécution simultanée d'une même technique. C'est à partir de cet arrière-plan, et en s'inspirant du modèle militaire, qu'a été élaboré le modèle d'enseignement du karaté que nous connaissons si bien : une personne compte « ichi, ni, san !... » et les élèves exécutent tous ensemble la même technique.
Pour moderniser leur armée, les militaires japonais de la fin du XIX° siècle ont repris, surtout pour la cavalerie, le modèle de l'armée française. Reçue comme typiquement japonaise, la forme contemporaine de l'enseignement du karaté reflète donc en quelque façon la discipline française de la fin du siècle dernier. Si nous la regardons objectivement, la forme actuelle du karaté présente plusieurs points inachevés et imparfaits, à la différence du kendo, par exemple, qui repose sur une accumulation de techniques et de réflexion longuement élaborées et fixées au moment où elles ont atteint un point de perfection. Pour le karaté, il n'y a pas tellement de raison de prendre pour référence absolue la forme qui correspond à une période si courte et si particulière de son histoire et qui, de plus, n'est pas celle qui reflète le mieux le savoir accumulé dans cet art. L'étude historique permet de nous situer par rapport à la tradition dans sa longue durée et peut nous aider à localiser notre direction et à comprendre la signification de ce que nous pratiquons.