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L'histoire du karaté 19 : Le regard dans le combat du kisémé
[4/4] L'avance en perception - Le déclin d'un félin

L'avance en perception.

En tout cas, face à l'adversaire, vous devenez progressivement sensible au mouvement de sa volonté à travers ses gestes et aussi à partir de quelque chose qu'il dégage. Lorsqu'il veut vous lancer un tsuki, vous ressentez le mouvement de sa volonté avant qu'il ne déclenche son geste. Si vous parvenez à réagir contre le mouvement de la volonté de l'adversaire, votre réaction physique précédera la sienne. Vous êtes prêt à riposter aussitôt qu'il veut attaquer et lui, à son tour, s'il est capable de ressentir votre réaction potentielle, retiendra son attaque si votre riposte potentielle est suffisamment efficace pour lui donner d'avance la sensation d'un échec. S'il n'est pas capable de ressentir votre ki, il lancera son attaque et recevra votre riposte qui a de grandes chances de réussir, car le geste de votre riposte est guidé par une perception qui précède la sienne.

Toutefois il faut mettre en évidence une chose essentielle, dans le budo à main nue (sudé-budo), si vous manquez de puissance par rapport à l'adversaire et de résistance, l'avance en perception ne suffira pas toujours à compenser la différence. Tous ces éléments doivent être relativisés. La puissance physique peut aussi, jusqu'à un certain degré compenser le retard de la perception. Il ne faut pas surestimer une qualité par rapport à l'autre, puisque le combat est un phénomène complexe où les différentes qualités se présentent d'une façon relative.

Celui qui est particulièrement doué et puissant physiquement arrive à compenser ce manque d'une perception « constituée » par ses capacités acquises spontanément. Il ressentira alors difficilement la nécessité de chercher à construire d'une forme de perception autre celle qui lui est naturelle. Il lui suffira de s'appuyer sur son don instinctif. Mais pour un être mortel, ces capacité ne le préservent que durant un nombre d'années limité. Celui qui peut courir et sauter aujourd'hui « comme un animal » ne courra pas, ne sautera pas aussi magnifiquement dans 10 ou 20 ans. Tandis que la méthode du budo comporte des exercices qui visent à construire une qualité durable, par un effort conscient et constant qui s'aiguise et s'améliore avec le temps et qui compense les capacités déclinantes du corps d'un être mortel. Il faut discerner entre les qualités innées et celles qui ont été construites avec méthode et comprendre comment elles progressent et comment elles déclinent.

Le déclin d'un félin.

Prenons un exemple ; j'ai connu quelques adeptes qui étaient, dans leur jeunesse, si rapides et puissants et que les autres les qualifiaient de « félins » car leurs réactions étaient toujours en avance et plus rapides que celles des autres. Ils avaient tous des qualités physiques affinées spontanément. Dans les mains d'une bonne organisation, avec l'aide d'un bon entraîneur, chacun d'eux aurait pu être un champion.

Mais j'ai constaté que pour la plupart, autour de l'âge de 30 à 35 ans, le déclin a commencé, parfois très rapide. Concrètement parlant, ils n'arrivaient plus à parer une contre attaque qu'ils auraient pu dominer aisément autrefois et leurs attaques, autrefois immanquables, ne réussissaient plus si souvent. Certains moins doués autrefois étaient devenus leurs égaux ou les dépassaient. Ce sentiment de bascule est si pénible que certains ont abandonné et d'autres y ont trouvé un nouvel élan par le travail interne.

Avec l'âge, le changement physique flagrant pour les uns l'est peu pour d'autres. L'évolution physique n'est pas identique chez les différentes personnes et elle n'est pas simple à constater. Il me semble qu'il y a, au cours de la vie, plusieurs paliers où intervient un changement des qualités physiques. L'exercice interne est celui qui nous permet de continuer à cultiver le corps tout en traversant ces paliers. La tradition japonaise situe ces paliers aux âges de 25 ans et 42 ans pour les hommes, de 19 ans et 33 ans pour les femmes. Elle considère qu'il s'agit de périodes particulièrement sensibles où l'on est plus fragile et où la vigilance est recommandée. Ces âges correspondent sans doute aussi à un changement organique important pour les êtres humains. On compare ces paliers aux noeuds du bambou, considérant que celui qui les a passés a traversé un cap critique et va franchir une autre phase de la vie. La conscience de l'évolution du corps est une des bases indispensables à la recherche d'une efficacité durable car l'efficacité à 20 ans ne peut pas être la même qu'à 50 ans.

(A suivre...)


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