- La guerre de Corée : l'époque de transformation.
Sans que ces problèmes ne soient résolus, la deuxième guerre mondiale interrompt l'élaboration continue de l'art du karaté.
Jusqu'aux années 1950, la principale préoccupation des Japonais est de se procurer à manger et ils n'ont guère le loisir de persévérer dans la pratique du budo. De plus, la pratique du budo a été strictement interdite par les forces d'occupation des Alliés qui considéraient que l'esprit des samouraïs avait conduit les Japonais à leur engagement dans la guerre. Or cet esprit est représenté surtout par le kendo. Le karaté, qui ne faisait pas partie du budo traditionnel, est présenté comme la boxe japonaise et puisque la boxe fait partie des sports européens, le karaté est rapidement autorisé.
En 1950, la guerre de Corée éclate et la politique d'occupation des Alliés s'assouplit car les Américains ont besoin de l'aide militaire du Japon. Ils encouragent alors le Japon à reconstituer la force militaire qu'ils avaient eux-mêmes définitivement interdite quatre ans plus tôt dans la nouvelle constitution japonaise. Ils autorisent les Japonais à pratiquer de nouveau le budo et, dans cette atmosphère, le kendo est autorisé en 1953.
L'économie japonaise, qui avait touché le fond en 1945, reprend peu à peu force grâce à la guerre de Corée. A partir des années 1960, période de l'essor économique du Japon, s'affirme le courant du modernisme sportif japonais et la diffusion massive du karaté commence. En 1964, les Jeux Olympiques ont lieu à Tokyo, le judo y est présent pour la première fois. Dans ce courant historique d'après guerre, le karaté s'infléchit vers le sport suivant l'inspiration par les modèles occidentaux alors dominante au Japon. Cette époque est fortement marquée par une tendance au rejet de la culture traditionnelle. Le terme « sport » se popularise dans la langue japonaise et les Japonais recherchent une modernisation des secteurs culturel et économique. Pour le karaté, cette époque marque une rupture avec l'effort d'approfondissement dans la voie du budo qui avait été entamé 30 ans auparavant. Le karaté est entraîné vers une adaptation aux formes sportives. C'est dans ce courant historique qu'est organisé le premier Championnat du Monde de karaté en 1970 à Tokyo suivi du second en 1972 à Paris.
- La situation d'Okinawa.
Voilà les raisons historiques pour lesquelles le karaté se différencie du budo. Aujourd'hui Okinawa fait partie du Japon, politiquement et culturellement, mais il faut remarquer que, jusqu'à la fin de XIXe siècle, cette île a vécu entre les forces colonialistes de la Chine et celles du Japon, sans être véritablement ni chinoise, ni japonaise. Au début du XXe siècle encore, pour beaucoup de Japonais, Okinawa apparaissait comme l'étranger. C'est dans cette atmosphère sociale que les maîtres d'Okinawa ont présenté le karaté au public japonais avec l'espoir de le faire reconnaître par la culture japonaise. Avant même que son intégration ne soit suffisamment réalisée, Okinawa subit de grandes destructions au cours de la seconde guerre mondiale. De plus, après guerre, les Américains la séparent du Japon en y construisant la base militaire la plus importante d'Extrême-Orient. Ce n'est qu'en 1972 que cette île redevient japonaise, retrouvant son statut de département d'Okinawa Ken. Jusqu'alors, Okinawa était politiquement séparée du Japon d'après-guerre. C'est pourquoi l'identité des habitants d'Okinawa ne peut être que complexe. Dans différentes phases de son histoire, Okinawa a servi comme un bouclier sur lequel se sont concentrées les attaques étrangères. Elle était comme un ponton chinois au service du Japon ; en même temps, les habitants d'Okinawa ont souvent été considérés comme différents par les Japonais, aussi se considèrent-ils à leur tour comme différents, tout en sachant bien qu'ils sont Japonais. Un ressentiment collectif à l'égard des injustices qu'ils ont subies au cours de l'histoire me semble être justifié.
Vous pouvez donc comprendre pourquoi il est déplacé de parler la culture japonaise et de la culture d'Okinawa comme de la même base culturelle. La matrice du karaté a été importée de Chine dans les conditions particulières d'Okinawa et elle a été élaborée par ses habitants dont la situation historique est si particulière. Le karaté a été forgé en art du combat efficace dans ces conditions qui n'avaient rien à voir avec celle qui ont engendré l'art des samouraïs. Celui-ci n'est pas un simple art du combat, mais un approfondissement en plusieurs étapes dont la dernière a été une période de paix et de fermeture du pays de deux siècles et demi, pendant laquelle cet art du combat a trouvé un développement tout à fait particulier.
Nous ne pouvons pas entrer dans des considérations approfondies sur ce sujet mais il est indispensable de mettre en évidence que la différence, historique et culturelle entre Okinawa et le Japon, se répercute sur les conceptions du karaté et du budo. C'est à cette différence que se sont affrontés les maîtres de début XX° siècle sans avoir le temps d'atteindre leur objectif dont la réalisation dépend de leurs successeurs.
Document d'archive écrit en 01/03/90
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido