Pour que le karaté soit un véritable budo, il me semble indispensable que ces deux notions soient intégrées dans la pratique du combat. Pour cela, il faut que les adeptes aient le courage et la perspicacité de concevoir ce qui manque à leur propre pratique, sans se figer en idéalisant inconditionnellement ce qu'ils ont appris. Ce n'est pas facile.
La souplesse et la détente.
J'ai évoqué précédemment le rôle de la souplesse et de la sensibilité pour acquérir l'efficacité et notamment la puissance technique en budo. Nous allons les regarder de plus près.
Il ne s'agit pas de la souplesse qui consiste à lever haut les jambes mais celle qui est produite par la détente du corps. Et la détente du corps ne peut pas être obtenue indépendamment de la détente mentale. Il est question ici de la capacité de créer une tranquillité de l'esprit par notre propre volonté afin de parvenir à un profond repos de l'esprit et du corps. Ce domaine aussi est à explorer et requiert un entraînement. S'entraîner en budo, ce n'est pas seulement transpirer physiquement.
Se mettre en repos est indispensable non seulement pour récupérer après un effort mais pour créer un meilleur réseau de canalisation de l'énergie interne. Lorsque les canalisations d'un chauffage central sont obstruées, certaines pièces de la maison ne chauffent pas. Il faut déboucher les canalisations afin que la chaleur circule. La détente du corps est la condition de base d'une meilleure circulation de l'énergie, c'est la régulation de notre propre corps. Il existe des techniques pour renforcer le corps de l'intérieur, ce qui est tout à fait différent du renforcement recherché avec le makiwara ou en s'habituant à recevoir des coups. L'un est semblable à un renforcement à partir de la moelle épinière, l'autre à partir de la carapace. Selon mes observations et mon expérience, le premier est bien plus puissant et ces deux méthodes ne sont pas compatibles.
La détente est aussi à la base d'une éducation du corps qui nous amène à ressentir d'une façon quasi cutanée notre environnement. Nous pouvons ainsi mieux ressentir l'intérieur de notre corps dans lequel circule le « ki » et aussi, à l'extérieur, le « ki » dégagé par l'adversaire. C'est la base de communication des « ki ».
Le combat de karaté avec la qualité de budo.
Pour que le combat au niveau de « sémé » ou de « kisémé » soit effectif, il est nécessaire qu'un combattant soit sensible à ce que dégage son adversaire avant l'acte technique. Si notre conscience ne s'ouvre pas vers la volonté d'attaque que dégage l'adversaire avant son attaque effective, il n'est pas possible de concevoir un combat dans le domaine du « ki ».
Sur ce plan, le kendo est beaucoup plus avancé que le karaté car avec l'utilisation du terme « sémé » dans les exercices, le combat du « ki » y est enseigné comme une évidence. Et la notion de « sémé » nous relie directement à la tradition raffinée du sabre transmise depuis des siècles. Sans qu'une personne ait à inventer ou à découvrir ce domaine par sa propre expérience et par ses capacités personnelles, il lui est ouvert, dès le départ, comme un savoir essentiel par les termes : « sémé » ou « kisémé ». C'est là l'efficacité de la tradition qui permet d'avancer sans avoir à retrouver empiriquement la perception qui est à la base de combat. C'est pourquoi les maîtres de karaté du début de siècle ont pris le kendo comme référence pour constituer leur art en budo.
En combat du kendo, les deux esprits combattent, pourtant il ne s'agit pas d'une abstraction de l'esprit mais d'un affrontement concret où une frappe de shinaï peut briser l'illusion à n'importe quel moment. Ce n'est pas une croyance ou un attachement à un spiritualisme mystique, mais un domaine où notre perception communique avec celle de l'autre au travers le combat. Un maître m'a dit : « En combattant dans ce domaine, on a l'impression que l'esprit est lavé et que les écailles tombent des yeux. On se trouve dans une situation où la perception s'aiguise au plus haut, compte tenu du niveau que l'on a atteint... »
Qu'est ce qui manque alors au karaté contemporain et pourquoi si peu de karatékas arrivent-ils à pratiquer le combat libre à un âge avancé ? Comment peut-on concevoir un karaté pour lequel nous pourrions dire comme le disait maître Mochida pour son kendo : « Mon vrai karaté a commencé après mes 50 ans. » ? La réponse à cette question ne se trouve pas clairement dans l'histoire du karaté car c'est une question spécifique au budo que n'est pas encore le karaté, pour l'instant à la croisée des chemins.
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 01/03/90
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido