Dans ces entretiens, K. Sawaï insiste principalement sur la nécessité de s'exercer afin d'acquérir une maîtrise du « ki » et un corps souple et solide. Lorsqu'il critique le karaté, c'est parce que ces deux éléments manquent. Quand il parle de souplesse, ce n'est pas de la souplesse que les karatékas s'efforcent habituellement d'obtenir par des exercices extérieurs à leur pratique comme les assouplissements ou la décontraction inspirée de disciplines telles que le yoga. Il indique que la souplesse et la puissance doivent être semblables à celles qui permettent de bien pétrir une argile. En ce qui concerne la souplesse jaillie du « ki », l'explication de K. Sawai est tranchante : « Vous ne pouvez pas comprendre, exercez-vous continûment au ritsu-zen pendant plusieurs années et vous y parviendrez. »
Le combat en taïki-ken.
K. Sawaï vise, avec le taïki-ken, une pratique à long terme pendant laquelle on continue de progresser en capacité de combat :
« La force musculaire que l'on forme durant la jeunesse est semblable au tronc d'un grand arbre. Celui-ci s'amincit de plus en plus en montant. Il faut que la force et la stabilité montent jusqu'au sommet du tronc. C'est ce qu'on doit former pendant la jeunesse où l'on doit persévérer dans l'entraînement jour et nuit pour renforcer son corps et ses membres. Cette fondation doit être acquise autour de l'âge de 30 ans. C'est seulement sur cet appui que l'on peut se créer en un grand arbre d'art martial. Il est impossible de grandir sans avoir eu cette période de formation. Lorsqu'on est jeune, on a tendance à considérer que la force est ce qu'il y a de plus important. Mais l'essentiel est de passer à une autre étape après ainsi avoir forgé le corps à fond... Lorsque vous vieillissez et que vous vous trouvez en situation d'enseigner, ne soyez pas celui qui n'est capable que de parler. Il faut grandir pour pouvoir entraîner les jeunes avec aisance et être capable de leur montrer un objectif à atteindre en ayant une capacité technique qui marque la différence avec eux. Si les branches d'un arbre ne sont pas flexibles, elles seront cassées... »
« L'essentiel est de passer à une autre étape ». Effectivement, c'est là le problème de bien des karatékas qui ne trouvent pas ce passage dans les formes qui leur ont été apprises. Selon des témoignages de ses disciples recueillis lorsqu'il avait 75 ans, K. Sawaï dominait aisément en combat libre ses élèves qui étaient des adeptes du karaté ou de l'art de la frappe (kempo). Qui peut en faire autant parmi les karatékas actuels ? Non seulement donner une image de maître en combat conventionnel, mais aussi dominer effectivement en combat libre.
Cependant, selon les témoignages que j'ai pu recueillir parallèlement, la progression des élèves de K. Sawaï ne correspond pas tout à fait à l'image qu'il en donne par ses paroles. Certains témoignages vont à l'encontre. Toutefois je me limite à poser une question : les propos que tient K. Sawaï s'appliquent-ils à ses élèves ? Durant l'été 1984, j'ai eu l'occasion de m'entretenir avec K. Sawaï. Je lui ai été présenté par mon ami, écrivain journaliste spécialisé en art martial, qui le connaissait très bien. K. Sawaï avait le projet d'écrire avec son aide l'ouvrage final sur le taïki-ken, mais il est mort avant d'avoir pu réaliser ce projet. Mon ami m'avait dit : « Il vous accorde environ une heure d'entretien dans un café. Mais si la discussion avec vous l'intéresse, il oublie facilement le temps.». En effet, nous sommes restés près de quatres heures devant nos tasses de café. K. Sawaï, de temps à autre, se mettait debout dans le café pour me montrer différentes choses, sans se soucier des regards des autres clients. Il m'a donné l'impression d'une personne passionnée profondément par l'art martial et la vitalité effervescente de cet homme de 81 ans m'a impressionné.
Le combat sans contrôle.
J'avais déjà lu son livre et je pensais qu'il s'agissait de combat libre avec certains contrôles. Mais lorsque j'ai énoncé le mot contrôle, il m'a dit : « Le contrôle ? Pourquoi contrôler ? On fait du budo, n'est-ce pas ? » - « Mais si on n'introduit pas de contrôle, il y a certainement des accidents, même graves, qui doivent arriver au cours du temps, n'est-ce pas ? ». K. Sawaï répond : « Et alors ? Bien sûr qu'il y a parfois ceux qui se font casser le nez, les dents, les côtes, etc. Même s'il arrive qu'on crève un oeil et qu'il sorte de son orbite, c'est le prix à payer pour faire du budo. Inutile de contrôler... ».
Document d'archive écrit en 08/02/90
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido