Ce qui fait la valeur d'une frappe.
De même, si l'adversaire vous touche, vous pouvez parfois ignorer sa frappe, quand il n'a aucunement exercé de pression sur votre esprit en vous touchant et que, pour cela, sa frappe ne vous convainc pas. En karaté, que vous soyez convaincu ou non, si vous êtes immobilisé ou mis à terre, aucun autre argument n'est possible. En ce sens le kendo est privilégié en permettant de pénétrer au moyen du combat dans le domaine spirituel par un acte concret. Je retiens ce récit d'un maître du kendo : « Lorsque vous recevez un coup qui résonne jusqu'au fond de votre esprit, vous ne pouvez que dire : « Je l'ai bien reçu, complètement reçu. » et à ce moment vous pouvez dire à l'adversaire : « Merci de m'avoir donné un si magnifique coup. ». Car, grâce à cette frappe, vous avez vécu un moment où vous avez pu entrevoir une faille de votre existence, et par là, la profondeur de la vie. ».
En karaté, en recevant un coup suffisamment puissant à un point vital, vous tomberez sans avoir le loisir d'évaluer si ce coup résonne ou non dans votre esprit. Et en tombant, vous risquez de ne plus pouvoir refaire l'exercice de combat pendant longtemps.
En combat du kendo, on élimine les techniques dérisoires afin de poursuivre la recherche de l'essentiel. Tandis que cette attitude est difficile à installer en karaté où nous ne pouvons pas nous détacher des techniques dérisoires, puisqu'à la limite elles peuvent entraîner des dommages qui nous rendent complètement vulnérables, en ce sens aucune technique n'est dérisoire en karaté. Si on conçoit la possibilité de combattre entre personnes de tailles différentes, l'élargissement des zones d'attaque et de défense s'impose.
L'évaluation de l'adversaire.
En kendo grâce à l'utilisation des armures de protection et du shinaï, les adeptes aussi bien jeunes qu'âgés peuvent se laisser frapper sans craindre les coups, puisque leur corps est protégé. De plus, l'utilisation du shinaï facilite la mise en oeuvre de la notion du « sémé ». En effet, par le contact des extrémités des shinaï, un kendoka peut cultiver très tôt son aptitude à sonder la potentialité de l'adversaire à travers une distance. En se situant dans la distance de sécurité, chaque combattant peut évaluer le mouvement de la volonté d'attaque de son adversaire en tâtant le bout de son arme. Tandis qu'en karaté à la distance où vous pouvez toucher la main ou le corps de l'adversaire, le combat est déjà déclenché ou fini. C'est pourquoi le sondage et l'évaluation de l'adversaire doivent s'effectuer à distance, ce qui n'est pas facile. Dans la plupart des cas on s'engage dans les exercices de combat sans avoir ni cette conscience ni cette perspective, en se confiant à son « instinct » du combat ou à sa témérité, souvent confondue avec le courage. Cet aspect diffère fondamentalement du kendo où les techniques ne doivent pas être issues d'une manifestation directe et brute de la combativité. Ces différences se reflètent directement dans la stratégie et les techniques de la prise de distance (ma) spécifiques à chacune de ces disciplines.
En plus de la subtilité gestuelle, en budo, les techniques s'étendent en profondeur dans la conscience. Progresser en combat de kendo nécessite d'avancer dans la qualité de la perception de son propre esprit et de celui de l'autre. C'est une des raisons pour lesquelles on dit que l'objectif du kendo est la formation de l'homme, objectif qui était aussi visé pour le judo au moment de sa création. Comment prétendre qu'une discipline va vers la formation de l'homme si elle repose sur une pratique de combat dirigée par l'instinct et l'agressivité. On fait le combat le plus brutal et vulgaire en tapant sur l'autre avec acharnement, en s'imaginant que c'est cela l'entraînement sérieux et l'on rajoute par là dessus un discours philosophique emprunté. C'est dans la qualité même du combat que la qualité du budo doit apparaître. Il faut avec franchise situer quel karaté on recherche et quel karaté on pratique.
Un karaté avec les qualités du budo.
Dans le modèle du kendo, une frappe simplement rapide n'est pas valorisée si elle n'a qu'un effet de surprise, tandis qu'en karaté, surtout en compétition la rapidité d'exécution technique prend une place dominante. C'est ce que certains maîtres de kendo reprochent à la tendance du kendo développée en Corée où l'effet de surprise, la simple touche comptent au détriment de l'attitude à s'appuyer sur le fond de l'esprit. Cela tient à la prédominance d'une rationalité superficielle là où est absent le poids de la tradition : le vainqueur est celui qui touche le premier et rien de plus. La recherche de la vitesse, les feintes et les mouvements acrobatiques y sont valorisés. Nous savons que la situation est la même en karaté sportif.
C'est pour cette raison que la notion et la pratique du « sémé » ne sont pas installées en combat de karaté comme une évidence. Le « sémé » c'est construire la base sur laquelle réaliser une frappe essentielle qui vise à résonner jusqu'au fond de l'esprit. Le plus important n'est pas la décision du juge, mais la conviction commune des deux adversaires. Si la notion de « sémé » avait existé en karaté, la forme du combat aurait été sensiblement différente. Comprendre en pratique cette notion s'impose aux adeptes français de karaté s'ils cherchent véritablement la qualité du budo en karaté. Il ne s'agit pas de tenter de renforcer le système institutionnel du karaté, mais de connaître en profondeur ce qui a été élaboré et étudié dans la tradition du budo. Une recherche avide et modeste, avec la conscience de son véritable niveau considéré d'un regard objectif, n'est certainement pas une tâche facile pour ceux qui sont dans une institution établie. Mais il ne faut pas oublier que la pensée française est un outil efficace pour mener des recherches objectives, à condition d'avoir suffisamment d'éléments.
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 06/12/1989
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido