La notion de « sémé ».
J'ai traduit « sémé » par « menacer » mais il ne s'agit pas de menacer simplement. Il s'agit d'avoir une forte potentialité d'attaque par laquelle on tâte la vulnérabilité de l'adversaire et, dès qu'on touche celle-ci, d'y pénétrer. Comme l'a écrit N. Sato, il s'agit d'une attitude de combat et de technique dont la profondeur varie selon le niveau.
Masanori Yuno, défunt maître 8ème dan du kendo, écrit : « La pratique du « sémé » est très profonde. On peut distinguer le « sémé » qui apparaît dans la forme et le « sémé » qui s'effectue au niveau mental. Le véritable « sémé » comporte ces deux aspects, mais il faut commencer par la pratique du « sémé » qui apparaît dans la forme... Il existe différentes techniques de « sémé ». Si vous effectuez le « sémé » en touchant le côté gauche ou droit du shinaï de l'adversaire, celui-ci va se défendre du côté gauche ou droit. En le laissant créer une attitude défensive d'un côté, vous pouvez attaquer par l'autre côté. Ce jeu de tactique va se multiplier et varier suivant votre niveau... Vous ne devez pas lancer une attaque simplement en cherchant la vitesse ou la force de frappe, il faut toujours effectuer une attaque après un « sémé »... »
On distingue, selon le niveau, le « sémé » à partir de la pointe du shinaï et le « sémé » direct avec l'esprit. Ces deux aspects sont présents dans un acte de « sémé » mais le premier aspect domine au début. Le niveau supérieur de « sémé » est qualifié par le terme de « kisémé » qui désigne une attitude offensive envers l'esprit de l'adversaire. Il s'agit principalement d'effectuer une pression de volonté (ki) sur celle de l'adversaire, j'en ai rapporté plusieurs exemples dans les articles précédents. Selon les divers récits de combat que j'ai lus et que j'ai eu l'occasion d'entendre directement, cet état devient effectif après le 7ème dan et il est alors au centre de la pratique. Entre adeptes de ce niveau, on effectue le combat de « ki » préalablement à tout échange technique et la frappe ne doit être effectuée qu'après avoir vaincu dans le combat de « ki ». L'adversaire frappé dans ces conditions sera convaincu de sa défaite, ayant le sentiment d'avoir été frappé indéniablement et magnifiquement. C'est de là que provient la célèbre maxime du kendo : « Ne gagne pas après avoir frappé, frappe après avoir gagné ». C'est en ce sens que certains adeptes vont jusqu'à dire : « Le moment du combat le plus important est celui où on est face à face avec l'adversaire. Le vrai kendo se passe avant qu'il n'y ait aucune action, puisque l'essentiel est le combat entre les « ki ». ».
Il faut noter que ces affirmations ne sont pas faites dans un beau discours abstrait où prédomine l'esprit. De son vivant, M. Yuno - que j'ai cité plus haut - était célèbre pour avoir vaincu dans plusieurs combats avec le « kisémé ». L'adversaire poussé par le « ki » de M. Yuno pouvait seulement reculer jusqu'à la ligne de limite sans pouvoir lancer d'attaque. Il ne s'agissait pas de combats conventionnels, mais de tournois où l'on cherche à vaincre. Pour un examen de haut niveau en kendo, 7ème à 9ème dan, le combat du « kisémé » est un élément essentiel. On ne choisit pas son adversaire qui est désigné et il ne suffit pas de le vaincre en lui portant des coups. On échoue souvent en recevant cette critique : « Vous avez marqué trop » ou « Vous avez frappé, tandis qu'il fallait pousser davantage l'adversaire avec le ki. ». Ne nous y trompons pas, ce n'est pas un jeu raffiné pour personnes âgées. Les kendokas de haut niveau sont non seulement capables de combattre avec de jeunes adeptes mais, face à ceux-ci, la supériorité d'adeptes de 8° dan, âgés de 60 à 70 ans, est indéniable.
Le défunt Seiji Mochida, un des plus brillants disciples de T. Naîto, disait : « Mon vrai kendo a commencé après mes 50 ans, jusqu'alors mon kendo n'était qu'une formation de base. ». Il avait commencé le kendo à l'âge de 6 ans et continua sa vie de kendoka jusqu'à 85 ans et il est considéré comme le plus haut sommet du kendo d'après guerre.
La différence fondamentale entre le karaté et le kendo.
Les adeptes de kendo peuvent pratiquer le combat jusqu'à un âge avancé, plus de 80 ans comme S. Mochida.
Yûji Kudo, maître 7° dan de kendo qui a séjourné en France au début de cette année, m'a dit : « Pour préparer mon 8ème dan, je travaille actuellement avec un maître de 9ème dan qui s'appelle Me. Horiguchi. Il a plus de 80 ans et il paraît très vieux. Il n'est pas capable de nouer les attaches de l'armure dans son dos, donc ses élèves doivent lui mettre son armure. Mais le shinaï en main, je suis traité comme un enfant. Je n'arrive jamais à lui porter un coup... ».
Document d'archive écrit en 1990
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido