L'histoire du karaté n° 14 - Ce que nous pouvons apprendre à partir du kendo :
J'ai présenté dernièrement l'image du kendo au travers de deux adeptes : S. Takano et T. Naîto. Bien qu'il y ait des anecdotes et des histoires passionnantes concernant ces maîtres, j'ai dû hâter la conclusion de leur histoire car l'espace accordé dans une revue ne me permet pas de m'attarder sur le récit de leur vie. Et il y a beaucoup d'autres choses que je dois traiter dans cette chronique.
L'exemple du kendo et ce que nous en avons vu jusqu'ici appellent une réflexion sur le karaté et le budo en général.
Créer l'occasion d'attaque : un manque en karaté.
Par quoi juge-t-on une victoire ou une défaite en combat de karaté ? Par un K.O. ou par l'accumulation des points marqués ? Ce sont les faits par lesquels les personnes qui assistent à un affrontement dans un sport de combat qui portent un jugement, suivant le modèle donné par la boxe.
Comment les combattants évaluent-ils le moment de lancer une attaque ? Lancez-vous les attaques de cette manière : « Je ne peux pas dire exactement comment, mais je me laisse aller à l'atmosphère du combat, je fonce et « paff », parfois je réussis, parfois je rate » ou bien vous laissez-vous guider par « l'instinct » du combat ? Selon votre niveau et votre expérience, vous avez certainement une manière personnelle de saisir une occasion d'attaquer. Généralement en karaté, chaque combattant ressent et pratique d'une manière instinctive la saisie de l'occasion. Il n'y a pas de « formule » transmissible, encore moins « pédagogique » apprenant « comment capter » et « comment créer » l'occasion d'attaquer. Ceci est dû à l'histoire du karaté qui, comparativement au kendo, est plus jeune en tant que budo du point de vue de l'élaboration des techniques et de l'attitude en combat.
Le « sémé » en kendo.
Citons quelques passages de « Formules de sémé en kendo » de Nariaki Sato, 8ème dan de kendo (Tokyo, 1987).
« Il est non seulement téméraire, mais aussi peu probable, de réussir une attaque face à une garde qui ne présente aucune défaillance. Même si vous pouvez toucher le corps de l'adversaire, cela n'implique pas une victoire, mais un accident fortuit. On ne peut pas se fier à une telle sorte de victoire qui ne représente pas une forme du combat à rechercher... Il faut juger de l'occasion optimale d'attaque en faisant la synthèse de la garde, du mouvement, de la respiration et de l'état d'esprit de l'adversaire. La première étape s'apprend par le contact des deux shinaï... En touchant légèrement le shinaï de l'adversaire avec le vôtre, vous pouvez ressentir ce qu'il va faire... Lorsque vous recevez une frappe, c'est que la pointe de votre shinaï est trop haute ou trop basse, ou bien déviée vers la droite ou vers la gauche... »
En croisant le bout de votre shinaï avec celui de l'adversaire, vous tentez de prendre le « centre ». Il s'agit de faire dévier la pointe du shinaï de l'adversaire de la ligne centrale de votre corps, tandis que vous placez la vôtre devant la sienne. S'il appuie sur votre shinaï, vous dérobez subtilement l'appui, tout en gardant le contact avec son shinaï pour placer le vôtre toujours au milieu et dévier le sien dans une autre direction, et réciproquement.
N. Sato expose dans son ouvrage les différentes manières d'occuper le centre de l'adversaire avec la pointe du shinaï. Il continue :
« Face à l'adversaire, il est essentiel de le « menacer » et de chercher à créer votre avantage en brisant sa volonté d'attaque. C'est cela que vous devez chercher au travers du contact subtil entre les deux shinaï. Il est donc important de capter la relation entre le stimulus et la réaction : quelles sont les réactions de l'adversaire face à une menace (sémé) que vous constituez au travers de la pointe du shinaï.... Le combat est sûr si vous arrivez à capter l'état d'esprit de l'adversaire qui apparaît en réaction à votre acte de « sémé » et si vous êtes capable de réaliser une technique d'attaque adéquate... Lorsque vous ne trouvez pas de vide dans la garde de l'adversaire, vous pouvez créer une menace en exprimant virtuellement une attaque. Le plus souvent vous pouvez causer une menace en préparant une attaque de « tsuki » à la gorge de l'adversaire... Par exemple, quand vous avancez en baissant légèrement la pointe de votre shinaï comme si vous alliez lui lancer un « tsuki » à la gorge, il va sentir une menace. Même si vous n'effectuez pas réellement le « tsuki », si vous réussissez à communiquer votre volonté de « tsuki » à l'adversaire, celui-ci est conduit à la défensive. A cet instant, sa garde présente inévitablement un vide qui vous donne une occasion optimale d'attaque. C'est ainsi qu'en général, on doit apprendre dés le début à attaquer après avoir effectué une menace (sémé) par le geste de lancer un « tsuki ». Il ne s'agit pas de feindre un « tsuki », il faut surtout que votre attitude soit d'effectuer réellement un « tsuki » et que votre « ki » émane de la pointe du shinaï comme une flamme. C'est ce « ki » offensif qui menace l'adversaire et ouvre sa vulnérabilité ... »
Document d'archive écrit en 1990
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido