Les kendokas français savent que Y. Kudo est un adepte de 47 ans, plein de vitalité. L'important est de savoir qu'il atteste l'existence en kendo du niveau que j'ai décrit. Le combat de kendo est l'équivalent du jiyu-kumité en karaté et du randori en judo. Qui, à l'âge de plus de 80 ans, pourrait faire de même en karaté où ceux qui s'exercent au combat libre après 50 ans sont exceptionnels. Même s'ils peuvent pratiquer le combat, combien d'entre eux affirment-ils qu'ils sont plus forts à 50 ans, 60 ans, ou 70 ans que lorsqu'ils en avaient 30 ou 40 ? Pour la majorité, c'est le contraire : « J'étais plus rapide et plus fort il y a dix ans ou vingt ans. ». Tandis qu'en kendo, entre les adeptes proches de la trentaine et ceux qui ont passé la soixantaine, il y a une distance infranchissable, mais dans le sens opposé à celui du karaté.
On pratique le combat sans armure de protection en karaté, si on reçoit des coups la récupération physique est de moins en moins rapide avec l'âge. On doit donc chercher à ne jamais recevoir de coups. Mais personne n'est capable d'éviter toutes les attaques en combat sans jamais être touché. Rien qu'en faisant une parade, on touche un membre de l'adversaire. Si on fait des exercices de combat libre sérieusement et régulièrement avec différentes personnes, on encaisse inévitablement quelques coups. Même si ce ne sont pas des coups décisifs, ils s'accumulent tout autant dans le corps au fil des jours si l'entraînement est quotidien.
Il en va de même en judo. Le défunt Me K. Sawai, fondateur de Taiki-Ken, était aussi adepte de judo, et il disait : « La projection de Me S. Toku était terrible. C'était comme s'il écrasait son adversaire sur le tatami. Je me rappelle une douleur particulière qui faisait vibrer jusqu'au coeur... En judo, on ne peut pas négliger la condition physique. Je pense qu'aucune personne approchant les 70 ans ne pourrait supporter la douleur du moment de la projection. En vieillissant, on perd fatalement la souplesse et la force musculaire. C'est pourquoi, lorsqu'on est projeté, on a la sensation que l'os cogne directement. Il est absolument impossible de ne jamais être projeté durant un entraînement et, une fois projeté, on souffre longtemps avant de se rétablir. Je me rappelle les mots de maître Wang disant qu'à son avis, en judo, il y a trop de perte d'énergie pour un art de combat... ».
Dans un art martial à main nue, tel que le karaté ou le judo, la réception directe du choc est un obstacle majeur à la pratique du combat par des personnes âgées. C'est aussi une des principales raisons pour lesquelles, en vieillissant, on a tendance à se contenter de s'exercer aux kata ou à quelques exercices de combat conventionnel. Mais les paroles de S. Mochida et l'exemple de M. Horiguchi témoignent que, pour l'approfondissement du budo, l'âge de 50 ans n'est que la fin de la période de base. N'y a t-il pas beaucoup à réfléchir à partir de l'exemple du kendo, si nous voulons pratiquer le karaté au sens du budo ?
K. Sawaï dit ailleurs : « Par rapport au judo, l'art de la frappe (kempo) dure plus longtemps, puisque le combat se termine dès qu'on touche le corps de l'adversaire. ». Il dit aussi : « Un homme, vivant sans entraînement particulier, ne peut plus faire face aux jeunes à partir de l'âge de 50 ans et, à l'âge de 60 ans, le décalage devient infranchissable... Certains des maîtres d'arts martiaux n'existent qu'en paroles. Mais la valeur apparaît dès qu'un homme bouge son corps et on peut immédiatement mesurer ses capacités. Parler de ce qu'on était autrefois, de sa force il y a tant d'années, n'a aucune valeur. L'important est la capacité que l'on a aujourd'hui, c'est d'être capable de diriger les jeunes en bougeant. Il en va ainsi quel que soit le domaine des arts martiaux... Entre celui qui est capable d'agir en vieillissant et celui qui attend la mort en étant traité comme simple vieillard, la différence est aussi grande qu'entre le ciel et la terre... Il faut absolument acquérir quelque chose qui brille en vieillissant. ».
K. Sawai avait 75 ans lorsqu'il a prononcé ces paroles. Y a-t-il donc une différence considérable entre le karaté et son art de frappe (taïki-ken) ? Puisque le taïki-ken est un art martial à main nue qui provient du courant de « taï cheng quan » issu du « xing yi quan », l'opposition entre le modèle du kendo et un art martial à main nue serait-elle un faux problème ? Nous allons revenir à cette question plus loin. Mais l'opposition entre le karaté et le modèle du kendo demeure.
Il est évident que lorsqu'on parle de l'expérience en karaté, il ne suffit pas de compter depuis combien d'années on a débuté. L'important est l'intensité et la qualité de la pratique. En tout cas, un nombre considérable des Français ont débuté en karaté il y a plus de 20 ans. Ce qui veut dire que différentes générations le pratiquent aujourd'hui. L'écart va en s'accroissant de plus en plus entre la qualité de la pratique des jeunes et des plus âgés et, contrairement à la tradition du budo, les plus âgés ne sont pas les meilleurs dans cette discipline. A partir du moment où les karatékas se rendent compte du décalage par rapport à d'autres disciplines comme le kendo, comment pourraient-ils ne pas chercher à explorer cette qualité du budo au travers du karaté. Nous allons traiter ces questions dans les numéros suivants.
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 1990
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido