En effet, à Okinawa, on portait un habit ordinaire pour l'entraînement ; s'il faisait chaud, on faisait les exercices en pantalon et torse nu et l'idée que la couleur de la ceinture corresponde au niveau était absente. Les souvenirs de S. Guima attestent que la tradition du karaté gi et le port d'une ceinture de différentes couleurs sont postérieurs aux années 1920. La liaison entre la couleur de la ceinture et le grade est une innovation de J. Kano, pour l'enseignement du judo. Le « karaté-gi » ayant été imité du « judo-gi », au cours des années 1930, peu de Japonais connaissant le karaté, on confondait souvent les deux. Avant que la forme du karaté ne se stabilise suffisamment au Japon a éclaté la deuxième guerre mondiale et la pratique régulière du karaté a été interrompue.
Les deux orientations du karaté.
A partir des années 50, le karaté commence à se stabiliser au Japon en ce qui concerne la forme. C'est également au cours des années 50 que certains français ont eu connaissance du karaté. En ce sens, nous pouvons dire que le décalage n'est pas si grand entre l'Europe et le Japon.
Pourtant, il existe une différence fondamentale entre le karaté en Europe et au Japon. En quoi consiste cette différence ? Elle concerne le « budo-karaté ». En effet, au Japon on distingue habituellement deux orientations : le « sport-karaté » et le « budo-karaté ». Et on peut dire que, pour le « sport-karaté », il n'y a pas tellement de décalage entre l'Europe et le Japon. Nous pouvons le constater par les résultats des compétitions internationales.
Précisons ce qu'est le « budo-karaté ». Il ne recouvre pas exactement ce qu'on appelle ici le karaté traditionnel. Le « budo-karaté » est un art que les karatékas japonais tentent de constituer à partir du modèle du budo.
Le judo, modèle du budo.
Le budo est un développement moderne de la tradition des samouraïs, ce n'est pas la reprise directe des arts martiaux tels qu'ils les pratiquaient. L'exemple du judo permettra de le comprendre. Le judo est la première forme de budo, il a été créé à la fin de XIXe siècle à partir des éléments traditionnels du jujutsu. Le Japon était alors en plein bouleversement, il commençait une modernisation rapide, et les arts martiaux traditionnels étaient momentanément dépréciés. J. Kano, persuadé de leur valeur, mais conscient de leur décalage par rapport à la nouvelle façon de vivre, a créé une discipline nouvelle : le judo. Il l'a définie comme la « voie universelle applicable à tous les domaines de la vie humaine, par l'application optimale de l'énergie. ». Il tentait de réaliser l'essence des arts martiaux des samouraïs dans une discipline adaptée à la société moderne. La discipline forgée par J. Kano était une éducation complète dont une partie a connu un développement rapide, au Japon d'abord, puis dans le monde entier. Cependant, au cours de cette diffusion, le fond de la recherche de J. Kano, difficile d'accès, a été laissé de côté et le versant sportif du judo s'est affirmé. C'est pour cette raison que certains adeptes du budo considèrent que le judo a cessé de faire partie du budo. Cependant toutes les autres disciplines du budo se sont inspirées des idées de J. Kano et de l'exemple du judo à ses débuts.
Le « budo-karaté ».
C'est vers cette idée du budo que s'oriente le « budo-karaté ». En versant les traditions anciennes dans une discipline nouvellement introduite de l'île d'Okinawa, les adeptes ont tenté de créer une nouvelle forme de budo. C'est pourquoi les références idéologiques du « budo-karaté » sont celles de la tradition du sabre japonais, les mêmes que celles du judo à son origine, et les références techniques se trouvent dans la tradition d'Okinawa.
En ce qui concerne la tradition, il faut aussi préciser une chose qui est souvent source de confusions. A Okinawa, où est né le karaté, il n'y avait pas de samouraï, le karaté ne fait pas donc partie des arts pratiqués par les samouraïs. Pourtant on appelait « bushi » l'adepte de té (appellation classique du karaté). C'est là une des causes de cette confusion car « bushi » est un synonyme de « samouraï », mais le sens du mot « bushi » diffère dans la langue locale d'Okinawa et en japonais standard. Aussi, lorsqu'on dit que G. Funakoshi et A. Itosu étaient de la famille de « shizoku », qui signifie en japonais « famille de samouraï », il s'agit d'une famille attachée au roi d'Okinawa (Ryukyu). Pour les habitants d'Okinawa, les samouraïs étaient les envahisseurs japonais qui dominaient le royaume qui était en même temps attaché depuis longtemps à la Chine. Les habitants d'Okinawa ont repris certains termes du japonais pour désigner les nobles locaux et les adeptes de l'art de combat (karaté), bien que leur culture, et donc leur conception de l'art martial, soient différentes de celles du Japon central. Pour bien comprendre l'histoire récente du karaté, il faut préciser que lorsque celui-ci est venu d'Okinawa, ce n'était pas un budo mais un art de combat local influencé par la tradition chinoise.
Document d'archive écrit en 1988
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido