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Kenji Tokitsu |
L'histoire du karaté : n°1
Dorénavant, vous trouverez chaque mois dans Karaté Bushido l'histoire du karaté, une chronique rédigée par Kenji Tokitsu, docteur en sociologie et pratiquant depuis 25 ans.
Le karaté est introduit en France depuis suffisamment longtemps et il est bon que les karatékas puissent disposer de connaissances leur permettant de savoir d'où et comment est venu le karaté qu'ils aiment. Je présente, dans cette série d'articles, des faits historiques établis de façon certaine. Les lecteurs les interpréteront d'eux-mêmes.
Comment j'aborde l'histoire du karaté.
J'ai commencé ma recherche sur l'histoire du karaté, lorsque j'ai réalisé, il y a quinze ans environ, que les connaissances que j'avais acquises au cours de ma pratique du Shotokan n'étaient pas toujours exactes. Tout m'incitait à croire que le Shotokan était le meilleur. Je me suis dit, tant mieux s'il est le meilleur, mais je dois le constater moi-même. Dès les premiers pas timides et prudents de mon investigation sur l'histoire, je réalise que ma connaissance du karaté comporte un grand nombre de préjugés et de lacunes. Je voulais m'approcher de la figure globale de l'art que j'aime profondément et trouver un chemin qui me mène loin dans la voie du budo. Pour cela, il était nécessaire d'étudier les itinéraires qu'ont suivi nos prédécesseurs et d'examiner leurs travaux. Mon étude de l'histoire du karaté part de cette attitude.
Commençons par une chose à laquelle nous sommes bien habitués : le kimono de karaté et la ceinture. Savez-vous d'où proviennent le kimono blanc de karaté et la ceinture que vous portez ?
Le kimono blanc de karaté ou « karaté-gi ».
Il faut préciser qu'on ne dit pas au Japon le « kimono » de karaté ou du judo. Généralement on utilise le terme « karaté gi », « keiko gi » ou « do gi ». « Gi » signifie vêtement. Lorsqu'on dit « kimono » on évoque un vêtement japonais, traditionnel, long et non pas un vêtement d'entraînement.
Shinkin Gima, né en 1896, a servi de partenaire à G. Funakoshi, lors d'une démonstration effectuée au Kodokan, le 17 mai 1922. C'était une des premières démonstrations publiques de karaté au Japon, elle a eu lieu devant plus de deux cent judokas, en présence de J. Kano, le fondateur du judo. S. Gima raconte cette expérience dans un entretien avec R. Fujiwara publié en 1986 :
G - « A cette époque, il n'existait pas un habit d'entraînement propre au karaté. Me Funakoshi est allé acheter un tissu de coton blanc chez une grossiste de Kanda (quartier du Tokyo) et il a cousu lui-même, à la main, un habit en prenant pour modèle le judo-gi. Nous avons utilisé cet habit qui était léger et agréable à mettre, mais son défaut était d'absorber trop bien la sueur et il collait au corps dès qu'on transpirait. A vrai dire, c'était un habit que Me Funakoshi avait façonné en hâte, lorsque, quelques jours avant celle-ci, nous avons été informé de la date de démonstration au Kodokan (dojo central de judo à Tokyo). Je ne dirais pas qu'il était adapté à l'entraînement. Pour la démonstration, je préparais mon judo-gi bien lavé car je pratiquais aussi le judo à cette époque. Mais Me. Funakoshi me dit le jour de démonstration, « Je pense que nous devrons montrer un combat conventionnel (yakusoku-gumité). Ce ne serait pas très joli, d'avoir chacun un habit différent. J'ai façonné aussi le votre. Prenez-le. ». C'est ainsi que je pris, moi aussi, cet habit que Me Funakoshi avait façonné pour moi avec ses propres mains en veillant tard dans la nuit. Il était bien plus propre que mon judo-gi usé, j'ai pensé qu'ainsi je ne manquerai pas de respect à l'égard des adeptes du Kodokan. »
F - « Comment avez-vous fait alors pour la ceinture ? »
G - « Je pensais utiliser ma ceinture noire de judo et j'ai voulu emprunter la ceinture noire de judo d'un des étudiants de ma pension. Mais Me Funakoshi a dit : « Je ne connais pas bien le judo et ne suis pas gradé non plus. Je ne peux pas manquer de respect aux adeptes du Kodokan en mettant la ceinture noire de judo sans en avoir une permission. Vous emprunterez pour moi une ceinture blanche à quelqu'un de la pension. ». Me Funakoshi avait été éducateur pendant la grande partie de sa vie, il ne pouvait pas accepter de faire une chose qu'il ne trouvait pas juste. Mais s'il mettait la ceinture blanche, comment moi qui suis son cadet pouvais-je mettre une ceinture noire ? Il fallait alors deux ceintures blanches. Mais je n'ai trouvé dans la pension personne qui eût une ceinture blanche. Et le temps passait. Nous nous sommes mis d'accord pour expliquer cette situation une fois arrivés au Kodokan. Dès que nous sommes arrivés, nous l'avons exposée à la personne qui s'occupait de l'organisation. Nous avons alors reçu la réponse de Me Kano : « Veuillez mettre la ceinture que vous portez maintenant. ». C'est ainsi que nous avons mis des ceintures noires pour cette démonstration. Mais comme il était une personne pleine de rigueur, sitôt que la démonstration terminée, Me Funakoshi a changé la ceinture noire pour celle de son costume quotidien. ».
Document d'archive écrit en 1988
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido
