Il est impossible de comprendre les efforts et les difficultés de G. Funakoshi, et des autres maîtres venus d'Okinawa à la même période, sans saisir la situation particulière d'Okinawa. L'attitude de grande réserve de G. Funakoshi, âgé alors 54 ans, vis-à-vis de la ceinture ne provient pas seulement de ce qu'il était un homme de grande honnêteté mais qu'il s'est situé spontanément en inférieur par rapport aux judokas de l'époque. Ceci est une forme du respect de la part d'un inconnu vis-à-vis du Kodokan-judo grandement constitué. Mais ce respect n'enlève rien à sa fierté personnelle. Si nous lisons les documents de l'époque écrits par les adeptes du karaté, nous pouvons voir beaucoup de fierté, volonté et passion, mêlées d'une certaine incertitude sur la valeur de leur art face aux adeptes des différents budo. Cette situation me semble visible dans le témoignage de S. Gima qui continue ainsi :
G - « Le maître Funakoshi avait maîtrisé le kata « Kushanku » auprès de Me Asato, mais il ne connaissait pas bien le kata « Naifanchi ». Me Funakoshi savait que j'avais pratiqué à fond le kata « Naifanchi » auprès de Me Itosu et de Me Yabu durant une dizaine d'années, il m'a dit : « Ce sont les plus grands adeptes du budo qui vont s'assembler au Kodokan. Je serai capable d'exécuter le « Kushanku » mais, pour le « Naifanchi », il n'y a que vous qui puissiez le faire.». C'est ainsi que j'ai accepté.... Me Funakoshi a effectué le premier le Kushanku puis j'ai effectué le Naifanchi. Il n'y avait pas un bruit et Me Kano était assis au centre des places des maîtres. ».
F - « C'est après les kata que vous avez présenté les « yakusoku-kumité » (combat conventionnel) ? »
G - « Oui, nous les avons effectués comme prévu. Après les kata, nous étions habitués à l'ambiance du lieu et plus décontractés, ce qui nous a permis de les réaliser mieux que nous n'avions prévu. Après cette démonstration, Me Kano est venu nous rejoindre pour nous poser des questions. En indiquant tantôt les mouvement des kata, tantôt les geste du kumité, il nous a posé des questions qui touchaient à l'essentiel, en nous demandant des explications. C'étaient des questions de ce genre : « Si je prend la garde comme ça, un coup de poing ou un coup de pied ne peuvent pas entrer, n'est-ce- pas ? ». « Si un tsuki vient de cet angle, n'est-il pas plus juste de le parer comme ça ? ». « Si vous vous déplacez de cette façon, vous perdez un instant l'équilibre du centre de gravité, ce qui va retarder votre réaction. ». « Si l'adversaire est seul, il me semble que cette parade est plus efficace que de parer comme vous le faites avec le coude. ». Me. Kano faisait ressentir la présence d'une grande personnalité. Aucun budoka d'aujourd'hui n'approche de ce qu'il dégageait. Je n'ai jamais rencontré un homme d'une aussi grande puissance... »
Non seulement aux yeux de Gima, mais aussi à ceux de G. Funakoshi, l'image de J. Kano apparaît grande, celle d'un homme du budo qui trace une voie universelle applicable à tous les domaines de la vie. J. Kano publie quelques années plus tard, en 1927, les « kata pour l'éducation physique de la population par l'utilisation optimale de l'énergie ». C'est un ensemble de 48 exercices dans lequel il fait une large place aux techniques qu'il a apprises au cours de ses contacts avec le karaté. Il encourage G. Funakoshi en disant, « Me Funakoshi, le karaté d'Okinawa est un excellent art de combat. Si vous voulez le propager à Hondo (l'île centrale du Japon), je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous être utile. N'hésitez pas à me demander quoi que ce soit. ». G. Funakoshi avait prévu de repartir à Okinawa après son bref séjour destiné à présenter le karaté à Tokyo. Mais les encouragements de J. Kano l'ont décidé à y rester pour enseigner le karaté, ce qui a été pour lui une vocation.
Quatre années plus tard, J. Kano fait un voyage officiel à Okinawa pour le gouvernement japonais et y fait connaissance de Chojun Miyagi et Kenwa Mabuni lors d'une démonstration de karaté. Et il découvre des aspects de cet art qui complètent ceux que lui avait montrés G. Funakoshi. Encouragés par J. Kano, ces deux maîtres décident de monter à Tokyo peu de temps après. Enfin, en 1933, le karaté est reconnu comme discipline par le Butokukaï. Cette organisation était l'autorité la plus respectée en matière de budo et en particulier de kendo. J. Kano a aussi joué un rôle dans cette reconnaissance.
Ce n'est pas seulement par son costume et sa ceinture que le karaté doit beaucoup au judo et à son fondateur, Jigoro Kano. C'est principalement parce que le judo a montré l'exemple de la formation de disciplines, reprenant l'essentiel de l'art des samouraïs, en une voie universelle applicable à toutes les activités humaines. C'est vers cet idéal que tendent le « budo-karaté » et aussi d'autres formes de budo contemporain. Et je me demande parfois où est aujourd'hui ce grand judo de Jigoro Kano.
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 1988
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido