Le combat
Je pose encore la question habituelle. Quel est enfin l'objectif du budo ? Pourquoi pratiquons-nous le budo ?
Selon les écoles de karaté, la place qu'occupe la pratique du combat est différente et la façon de pratiquer varie, bien qu'il s'agisse d'un art du combat plus sérieux que d'autres. Les combats y sont le plus proche du combat « réel », on porte les coups « sans contrôle » aux différentes parties du corps. Le combat se termine souvent en « K.O. ». Dans différents milieux du karaté en tout cas, on s'exerce au combat en supposant plus ou moins ce qu'est le « vrai combat ». On dit « c'est efficace ou non ». En s'entraînant au combat « sérieux », on se sent probablement plus armé que les autres. Mais « être armé » contre quoi, pour quelle situation ?
Dans notre société « en paix », il est rarissime d'avoir l'occasion de se battre en investissant notre vie : « tuer l'autre sinon être tué ». La grande majorité des personnes vivent toute leur vie sans jamais rencontrer cette situation. Si on la rencontre une fois c'est déjà une expérience exceptionnelle. Je ne parle pas d'une petite bagarre, ni des guerres où les combats vitaux se font avec les armes à feu.
Donc, pour la plupart des personnes, l'entraînement au combat sous la forme « la plus sérieuse » n'a pas tellement de sens « pragmatique » ou d'utilité dans la vie quotidienne. Il ne s'agît pas non plus d'une préparation à d'éventuels affrontements ou d'une nécessité d'autodéfense imminente. C'est plutôt d'ordre psychologique, se défendre s'il y a nécessité. Mais cette nécessité n'a qu'une infime probabilité, heureusement. Plus souvent, en s'entraînant sérieusement au combat, on subît des blessures plus ou moins graves, et à cause de l'accumulation des séquelles, il arrive parfois qu'un adepte soit forcé d'abandonner la pratique. Quelquefois on voit un paradoxe : celui qui s'est entraîné à l'art du combat le plus sérieusement est, à partir d'un certain âge, moins fort que ceux qui n'ont rien fait de particulier dans leur vie. Une tragédie ironique fait qu'à cause de l'art qui devait le rendre plus fort, un être s'affaiblisse au bout d'un certain temps.
En apprenant les techniques de combat, selon ses qualités personnelles, une personne obtient plus ou moins de capacité de combattre. Mais en même temps qu'on acquiert des techniques, parfois on accumule des séquelles ou des usures dont les conséquences ne se déclarent que des années après. Cet aspect est particulièrement important si nous regardons la pratique des arts martiaux pour des enfants. Même s'ils sont contents maintenant, il n'est pas exclu qu'ils regrettent plus tard de l'avoir fait. Les parents sont généralement satisfaits de voir leurs enfants contents et ont tendance à se limiter à les confier au professeur. Mais quels sont les professeurs en arts martiaux ? �vitons le dérapage venons au propos.
Je n'écris pas ici sur les arts martiaux en général, mais sur le budo dont une caractéristique majeure d'ordre plutôt moral est souvent masquée ou ignorée.
La morale ou l'éthique du budo
Voici la seconde remarque qui est une pensée sur la morale ou l'éthique du budo qui mérite d'être élucidée.
Si j'ai indiqué plus haut un aspect paradoxal de la recherche d'efficacité en combat, c'est justement afin de dégager ce qu'on ignore souvent dans la pratique du budo. En effet, le budo est connu dans son apparence morphologique, mais son fondement mental ou spirituel est peu connu, ou mal connu.
Au fondement du budo existe la volonté d'explorer la limite des capacités humaines avec pour vecteur la technique du combat. Cette volonté est basée sur l'idée orientale, ou tout au moins japonaise, d'aller « vers une perfection de l'être humain ». L'idée de la perfection n'y est pas surhumaine. Elle implique une forte volonté de fusion avec le principe universel de la vie, qui inclut aussi la mort, car la mort n'est, dans cette pensée, qu'une autre phase de la vie.
Cette pensée a été vécue sous des formes différentes à différentes périodes. Par exemple, lorsqu'un samouraï se donnait la mort en seppuku, il ne s'agissait pas seulement d'une mort par suicide, mais le plus souvent de faire vivre son honneur et aussi son nom qui se perpétuerait. La mort n'était donc pas pour lui une disparition, mais parfois c'était par sa mort que ses descendants pouvaient survivre et donc qu'à travers eux, qui portaient son nom, il survivrait. Lorsque petit à petit la matrice du budo s'est formée dans le terrain de la culture des samouraïs, leur pensée et leurs valeurs l'ont imprégnée en profondeur. Mais ce n'est pas la pensée des samouraïs qui a créé la pensée japonaise, c'est l'inverse.
Document d'archive écrit en 09/05/90
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido