Tradition et renouvellement
La pratique sérieuse du budo inclut le respect de la tradition et du rituel qui en constituent les supports techniques. Et la rigidité apparente des rituels traditionnels peut aller, quand elle est vécue sans réflexion, avec l'acceptation de toute une tradition anachronique que l'on reçoit sans discuter. C'est pourquoi la morale et l'idéologie du budo sont souvent devenues au Japon le support d'une idéologie conservatrice que je ne partage pas. Je pense au contraire que, dans la société moderne, une création à partir des éléments traditionnels est possible avec une liberté et une souplesse de l'esprit.
La démarche de J. Kano qui a fondé le judo à la fin du XIX° siècle en fournit un bon exemple. J. Kano a défini pour la première fois d'une façon claire le budo moderne à partir de la tradition des samouraïs. L'objectif le plus important du judo était la formation et le perfectionnement de l'homme en s'appuyant sur un art de combat. Il concevait celui-ci comme un moyen d'éducation physique au sens large du terme, car le physique comporte aussi l'esprit. Ses conceptions étaient parmi les plus avancées ou modernes de son époque, et dans la pratique qu'il proposait, il donnait un nouveau sens à l'aspect traditionnel du rituel des arts martiaux. Cependant la définition du judo ne pouvait se faire qu'en reflétant la pensée générale de cette époque où le Japon venait de se constituer en pays moderne et se préparait à affronter les puissances occidentales avec une idéologie expansionniste. Pour J. Kano l'avancement en judo était pensé conformément au principe de l'énergie universelle. Celui-ci, pour lui, convergeait avec le bien de la société, de là une ambiguïté, puisque le bien du pays était alors conçu dans une idéologie d'expansion du Japon.
Le sens du budo aujourd'hui
L'éthique du budo n'est pas de détruire ou d'écraser à tout prix son adversaire. L'art martial de la période des guerres féodales était de tuer, mais le budo est devenu plus tard, à travers la pratique technique, un moyen de formation et de perfectionnement de la personne. Par là, il rejoint la modernité. Dans le budo, c'est en étant conforme au principe de l'énergie universelle, que l'on peut communiquer avec l'adversaire au niveau du ki. Cette cosmogonie me semble avoir une ouverture universelle et un Européen qui n'a pas la même intuition culturelle du monde peut comprendre qu'elle est le fondement du budo. Cette compréhension facilitera son intuition de ce qu'enseigne la tradition japonaise sans pour autant être obligé de partager la conception du monde japonaise.
A partir de là, les Occidentaux peuvent concevoir sans mystification l'idée d'art martial pour faire vivre et non pour écraser ou donner la mort.
La portée universelle du budo est d'être une formation de soi-même par la recherche d'une perfection dans la manière d'être en rapport avec l'univers. C'est le sens que je suis dans la voie du budo et la conclusion de ces chapitres. Dans la voie du budo, je m'appuie sur différents maîtres du passé. Dans les numéros suivants, j'entrerai dans l'étude du budo à partir de ces maîtres anciens qui font pour moi figure d'exemple. Je commencerai par Tesshu Yamaoka.
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 09/05/90
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido