- L'efficacité et la sensibilité.
J'ai donné plus haut une explication simple des variations de l'efficacité par la répartition du choc à la surface du poing. Mais ce schéma simple de répartition de la force ne suffit pas à comprendre l'efficacité du coup du poing.
Lorsque nous recevons un coup, nous pouvons diminuer la nocivité du coup grâce à un certain contrôle que nous effectuons sur nous-même. Il s'agit d'activer subjectivement la partie du corps concernée en y rassemblant le « ki » à l'endroit où l'on a reçu un coup. Cela peut paraître incroyable à certains d'entre vous, pourtant l'efficacité de cette pratique est bien connue dans les écoles anciennes d'arts martiaux et la méthode est transmise dans le cadre circonscrit de l'enseignement ésotérique de certaines écoles. La logique de cette pratique part de l'idée que nous pouvons rassembler le « ki » sur une partie du corps par notre propre volonté, pour activer les fonctions défensives.
Et, de fait, si nous sommes attentifs, nous pouvons nous rendre compte qu'une grande quantité de sensations corporelles reste endormie. Je citerai un exemple personnel :
Etant enfant, j'ai vu que certaines personnes étaient capables de bouger leurs oreilles, tandis que la plupart n'y arrivaient pas. Je me suis dis que j'en serais capable aussi, mais je ne savais pas comment faire. J'ai cherché tout seul. J'ai exploré la sensation du mouvement des oreilles à partir de celles de la zone qui les environne. Petit à petit, j'ai commencé à obtenir la sensation de faire bouger près des oreilles, puis un jour la sensation a atteint mes oreilles qui ont commencé à bouger. Depuis ce jour, je fais partie de ceux qui sont capables de bouger les oreilles.
J'y suis parvenu par mon exploration, ce n'était pas inné. Faire bouger ou non ses oreilles n'a pas d'importance en soi, mais tant que nous n'obtenons pas une sensation concrète pour réaliser un acte précis, nos efforts dérapent, comme si nous essayions d'escalader un mur lisse qui ne présente aucune prise. Pour escalader, il faut des prises, pour activer notre corps, nous devons découvrir les sensations concrètes qui nous servent de prises. Il en va de même lorsque nous essayons de ressentir nettement telle ou telle partie du corps pour agir avec plus de précision.
Il n'est pas possible de comprendre ce qu'on appelle sensation du « ki » ou rassembler le « ki » sans vivre cette sensation. Comment aurais-je pu décrire la sensation de bouger mes oreilles tant que je ne l'avais pas fait, tant que cette sensation n'existait pas dans le registre de mon corps?
- Le registre des sensations.
Chacun de nous éprouve des sensations au cours de sa vie et, à partir de ce qu'il ressent, il pense qu'il en est ainsi de la nature humaine, mais nous avons, au fond de nous-même, une grande quantité de sensations endormies qui ne sont jamais éveillées, ni cultivées. Il nous est normal de voir un cheval ou un boeuf remuer ses oreilles ou sa queue pour chasser les mouches. Nous, êtres humains avons aussi des oreilles et un coccyx. Que peut être la sensation du coccyx ? Elle est généralement absente. Pourtant, en faisant des exercices internes, la sensation du coccyx deviendra évidente, de plus, elle est importante pour localiser la direction du mouvement des sensations internes du corps qui montent et descendent le long de la colonne vertébrale. Du coccyx au sommet de la tête, en passant tout le long de la colonne vertébrale, je décrirai la sensation que l'on éprouve au cours des exercices internes comme une lumière phosphorescente qui s'allume et se déplace. Avant d'avoir persévéré dans la pratique interne, je ne pouvais pas songer qu'une si forte sensation puisse se déplacer dans le corps. Il m'était impossible de la ressentir, pourtant elle est maintenant si forte et si évidente pour moi.
Bref, je voudrais affirmer que notre corps recèle une grande variété de sensations et qu'il est possible de les réveiller jusqu'à certain degré par des exercices précis. Certaines méthodes traditionnelles, liées à la théorie de l'acupuncture, aident à constituer ou amplifier des réseaux particuliers de sensations destinés à développer les fonctions physiques et à ralentir les effets du vieillissement. A partir d'un certain âge, les facultés physiques baissent, les dents, les cheveux tombent, la vue baisse, la tonicité musculaire diminue. Si l'on interprète ces faits comme des manifestations de la diminution de l'énergie vitale qui s'éteint à la mort, les exercices qui ont pour but d'éveiller et d'explorer des réseaux de notre système sensoriel contribuent, en faisant appel à des réseaux de substitution, à augmenter ou maintenir des capacités qui, sans exercices, iraient en déclinant. Parce qu'elles tendent à amplifier nos capacités, ces pratiques font partie de la recherche de l'efficacité de l'art martial.
S. Egami explique intuitivement la diminution de l'efficacité en disant que les exercices de karaté durcissent le corps, je ferai l'hypothèse qu'elle est le résultat de l'obstruction des réseaux sensoriels et énergétiques à laquelle aboutissent certains exercices de renforcement en karaté.
Document d'archive écrit en 07/08/90
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido