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L'essence du Budo
Kenji Tokitsu
Né au Japon en 1947, Kenji Tokitsu pratique les arts martiaux depuis plus de 25 ans. Du karaté Shotokan, il est remonté aux sources, c'est-à-dire le karaté d'Okinawa. De là, ses recherches l'ont mené aux styles internes chinois, basés sur le travail de l'énergie. Docteur en sociologie, il vient de publier le fruit de ses réflexions : un livre passionnant - Méthode des arts martiaux à mains nues - chez Robert Laffont
Karaté : A la fin de votre livre, Méthode des arts martiaux à mains nues, on trouve cette phrase : « A l'issue d'une première étape de mon chemin dans la voie du Budo, j'ai compris les limites de la force rigide et c'est désormais dans la recherche de la disponibilité que je trouve la signification moderne du Budo. ». Je crois qu'elle résume assez bien votre pensée. Sur quels éléments s'est basée votre réflexion ? Autrement dit, comment en êtes-vous arrivé là ?
Kenji Tokitsu : Les éléments de réflexion d'où part cet ouvrage sont d'abord le karaté et le kendo japonais, puis l'art du combat chinois, notamment le taïji-quan et le xing yi quan. Dans l'élaboration de mon art, l'apport du karaté provient de plusieurs écoles. J'ai pratiqué pendant dix-huit ans le Shotokan, puis j'ai étudié parallèlement les autres écoles qui se sont développées dans l'île principale du Japon (Hondo) sous l'influence du Budo (ensemble des arts martiaux issus de l'art des samouraïs) et les écoles qui ont prolongé le karaté dans l'île d'Okinawa où il est né. Le kendo est un élément fondamental de la réflexion sur le Budo. J'y ai été initié très jeune et celui-ci demeure indissociable de ma pratique et de ma réflexion sur le karaté. Quant à l'art du combat chinois, j'ai eu la possibilité de l'apprendre et de le pratiquer au Japon auprès de plusieurs maîtres japonais et chinois de haut niveau. D'autres maîtres m'ont toutefois accepté non pas comme disciple, mais comme chercheur - chose exceptionnelle dans le mileu du Budo. Sur cette base pratique, j'ai consulté de nombreux documents japonais et chinois pour mieux saisir le sens de ce que j'avais appris et orienter ma recherche.
K. - Dans votre livre, vous dites : « En pratiquant le karaté, j'ai rencontré certaines lacunes dans la transmission. Celles-ci m'ont amené à remonter au karaté d'Okinawa. En l'étudiant, j'ai eu l'occasion de pratiquer aussi l'art du combat chinois. La comparaison s'est faite d'elle-même au cours des années et il m'est apparu que le karaté d'Okinawa laissait en blanc certaines connaissances du corps qu'il supposait en arrière-plan. J'ai trouvé ces connaissances développées amplement dans l'art du combat chinois. ». D'abord, j'aimerais que nous parlions des lacunes que vous avez trouvées dans la transmission du karaté d'Okinawa au karaté japonais. Dans la pratique des kata, notamment, dont beaucoup s'exécutaient à mains ouvertes.
K.T. - Oui. A mon sens, les karatékas modernes mettent trop l'accent sur la position de la main poing fermé. L'image du karaté est souvent le poing fermé exhibé sur la vitre arrière des voitures. Il me semble utile de rappeler que, jusqu'au début du XX° siècle, les adeptes du karaté pratiquaient leur art le plus souvent à main ouverte. C'est à partir du moment où, à Okinawa, le karaté a été inclus dans le système scolaire comme discipline d'éducation physique que, pour en faciliter la pratique et pour éviter que les enfants ne se fassent mal aux doigts, l'usage de tenir les poings bien fermés s'est généralisé. Ainsi, vers 1905, le kata Pinan-shodan (Heian nidan en Shotokan) était pratiqué à main ouverte, mais les maîtres de l'époque l'ont peu à peu rectifié à l'usage des écoliers et, après 1910, ce kata était devenu un kata à main fermée. Au début du XX° siècle, de nombreuses rectifications ont été apportées à la pratique du karaté et cet art, secret à l'origine, est entré dans une phase d'expansion, en se donnant une forme plus accessible au grand public. Il faut comprendre par là que la pratique du karaté représentée par les kata les plus répandus actuellement n'était pas forcément considérée comme la meilleure par les adeptes de l'époque, ceux-là mêmes qui en ont déterminé les formes. Elle leur est apparue utile pour une initiation au karaté comme éducation physique préparant une diffusion à plus grande échelle dans l'avenir. Mais ces formes nouvelles ne correspondaient pas à une recherche d'approfondissement de la qualité de l'art martial et étaient insuffisantes pour ceux qui cherchaient à approfondir leur art. Ils continuaient donc de s'appuyer sur les formes héritées du passé qu'ils avaient acquises auparavant. La coexistence des deux types de formes était une évidence pour les adeptes du début de ce siècle. Pourtant, c'est la forme introductive qui domine aujourd'hui et les pratiques qui devaient la prolonger sont devenues peu accessibles. La diversification de la façon de pratiquer selon l'âge et le niveau donnait à l'adepte d'autrefois la possibilité de continuer longtemps en progressant dans son art. Je pense que c'est un aspect auquel les adeptes du karaté contemporain devraient réfléchir.
Document d'archive écrit en 1988
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté sports de combat et arts martiaux
