Mardi 20 février 2007
Kenji Tokitsu
I - Que cherchez-vous à travers la pratique du combat ?
Avec quelle perspective et avec quel objectif devez-vous pratiquer le combat ? C’est sans doute une question essentielle pour ceux qui pratiquent un art martial ou un art de combat. Elle détermine le contenu de vos exercices.
Pour aborder cette question, il convient avant tout de préciser ce que vous recherchez dans la pratique du combat. Votre objectif et votre motivation déterminent votre entraînement. Mais, au cours des années de pratique, l’objectif et la motivation de départ changent car vous découvrez des éléments que vous ignoriez au début.
Je dois tout d’abord préciser que je ne prétends aucunement être en mesure de présenter le but général des activités de combat. Selon la personne, la motivation peut être variable ; il en découle une différence dans la façon de pratiquer et de la méthode employée ; la perspective de pratique en découle. Nous ne pouvons donc pas parler de l’activité de combat et de son but « en général ».
C’est pourquoi, dans ce texte, je ne parlerai que de la pratique de ma méthode construite sur mon concept personnel de budô. Lorsque je donne des exemples et présente certaines autres pratiques ou certains phénomènes de la pratique de combat, ce ne sera pas pour les critiquer, mais pour préciser ma manière de voir les phénomènes.
La méthode que je pratique actuellement me satisfait amplement ; en effet, j’y suis occupé à un degré tel que je n’ai pas le temps de faire autre chose que ce que je me suis moi-même imposé de faire chaque jour. Ce n’est pas toujours facile car, dans l’entraînement, il y a toujours des obstacles à franchir quel que soit le niveau ; je découvre aussi des éléments nouveaux qui me sont souvent une sorte de défi que je dois relever. Je suis donc heureux de terminer ma journée après avoir achevé mes devoirs d’exercice quotidiens. Je n’ai nullement la prétention de dire que je pratique la meilleure méthode, mais je peux dire que c’est la meilleure que je connais.
Et pour y parvenir, j’ai dû me dégager de nombre de préjugés qui m’ont été inculqués depuis mon jeune âge par les modes de pratique des arts martiaux. Ce fut en critiquant ma propre pratique d’abord puis celle des autres que j’ai pu, peu à peu, former ma vision. Cela n'a pas été fait en un instant et n'a abouti que vers la cinquantaine. Je me suis dit alors que j’avais en moi-même suffisamment d'éléments pour me permettre de réfléchir, d'élaborer et de construire. Je consacrerais donc le reste de ma vie à construire mon art personnel avec ces éléments sans aller en chercher en dehors de moi car je ne suis pas un chercheur scientifique. Je suis un adepte qui a fait de la recherche pour mieux pratiquer. Je ne veux pas errer toute ma vie à chercher une nouvelle méthode sans digérer ce que j’ai acquis.
Je n’ai aucune intention d’imposer cette pratique à quiconque et je ne me sens aucunement obligé de la partager avec d'autres personnes que mes élèves qui ont fait le choix de l'adopter.
Passé et présent
Jusqu’à la fin des années 70, je pratiquais le karaté Shotokan, puis je me suis dirigé vers le karaté d’Okinawa. Les années 80 ont été consacrées à la recherche du karaté d’Okinawa et des arts martiaux chinois car l’étude du karaté d’Okinawa m’a inévitablement dirigé vers son origine chinoise. C’est à cette époque que j’ai fondé l’école Shaolin-mon à travers laquelle j’ai étudié et approfondi les arts martiaux relatifs aux courants de la boxe de Shaolin. Pour moi, la période de Shaolin-mon était une période de recherche. En allant à Taïwan, en Chine, au Japon et à Paris même, j’ai saisi des occasions de pouvoir étudier les arts de combat qui se situent dans ce courant.
Sur la base des acquis de la période de recherche du Shaolin-mon, au début des années 2000, j’ai formé l’école Jisei-dô, « la voie de se former soi-même » car pour moi l’objectif principal de la pratique de l’art martial est la formation de soi. Je ne suis pas un savant chercheur. C’est pour trouver une meilleure pratique que j’ai fait de la recherche.
Si vous êtes satisfait de ce que vous faites sur tous les points, surtout pendant des années, vous êtes une personne chanceuse et heureuse. Il vous suffit de persévérer. Je n’ai pas eu cette chance, c’est pourquoi j’ai fait mes recherches pour trouver la méthode qui me satisfasse.
Mais, à moins d’une rencontre fortuite et chanceuse, pouvoir choisir une discipline d’art martial requiert une base considérable de pratique. Avec quel critère, avec quel objectif, pouvez-vous choisir une discipline qui vous convienne mieux que les autres ?
De nos jours, il existe une grande variété de modèles pour la pratique du combat : combat conventionnel, combat quasi ritualisé…, combat depuis sa préparation jusqu’à la compétition, combat sur le modèle de la bagarre de rue ou combat suivant différentes situations d’agression, combat du type « ultimate fighting »…
A ce propos, mon cher élève Mad m’a raconté qu’il connaissait un groupe de copains qui pratiquaient une méthode de combat issue de la pratique du KGB. Ils s’exercent de façon à ne pas ressentir la douleur, à ne pas être perturbés par le choc des coups, même des coups reçus au visage. J'ai aussi appris qu’il y a des groupes de personnes qui s’exercent avec certains types de drogue. Ils peuvent encaisser des coups portés aux points génitaux et au visage.
Dans ces cas, les conventions d’exercices de combat sont différentes de celles que nous appliquons habituellement car ce qui peut être considéré comme dangereux n’est pas forcément « interdit » dans leur pratique. Un drogué peut résister ou même ignorer des coups susceptibles de faire tomber n’importe quelle personne à l’état normal. En s’exerçant de façon à s’habituer à se mettre en état de crise sans l'aide de drogue, une personne peut cultiver une faculté de résistance contre divers maux infligés au corps. Dans ce cas l’approche de la pratique est particulière.
De ce fait, le choix de la discipline est bien ouvert de nos jours. Le choix se fait le plus souvent au hasard.
Comment se pratique le combat de budô ?
Nous vivons dans une société où nous sommes entourés de multiples formes de violence et d’agression. Même si une technique d’art martial peut être efficace dans cet environnement de violence, on ne peut caractériser l’objectif du budô par ce type d’utilité. Et justement nous pratiquons le combat du budô. Alors comment se pratique le combat de budô ?
Avant tout, il est tout à fait clair que le combat de budô n’est pas celui de l’agression. Car en combat de budô il y a deux opposants qui cherchent à mesurer leur niveau de performance dans une même discipline et, par cet affrontement, chacun cherche à rehausser son propre niveau. Chacun cherche à vaincre l’autre. Dans cette situation il y a interférence des deux énergies combatives. Si la combativité ou la volonté d’affrontement de l’un s’effondre, l’autre gagne et le combat de budô se termine. Pour cela, à la limite, le port d’un coup n’est pas indispensable. Cette situation se produit parfois dans le combat de kendo de haut niveau : l’un fait sans cesse échouer l’occasion de démarrer une attaque chez l’autre. En même temps qu’il manifeste constamment sa volonté d’attaque, l’adversaire s’oblige à reculer sans cesse et le combat se termine de cette manière. C’est ce qu’on appelle le combat de kizemé, le niveau du combat recherché par des kendokas de haut niveau.
Nous cherchons à réaliser ce type de combat.
Pour cela, il ne suffit pas de savoir simplement regarder un geste technique mais il est indispensable d'acquérir la perception de ce qui fait naître un geste. Ce type de perception est malheureusement très peu développé dans le combat de percussion. Il est bien entendu difficile d’obtenir et de cultiver cette forme de perception mais pourquoi ne pas investir dans une telle pratique susceptible de donner un cadre à notre vie ?
Dans ce modèle de combat, continuer à attaquer au-delà deviendrait une forme d’agression, qui déborde le cadre du combat du budô ; cependant, dans le cadre des exercices de combat, il arrive qu’un maître multiplie ses attaques sur un élève bien au-delà du combat d’égalité dans le but de l'entraîner. Il faut donc bien distinguer les différents modes de combat.
Il faut noter que notre pratique n’est pas celle de l’agression mais du combat dans lequel deux énergies s’opposent l’une contre l’autre.
Je répète que, dans le modèle originel du combat de budô, les deux opposants se situent de manière égale. Je dis bien « dans le modèle originel » car la pratique quotidienne et l’entraînement supposent des cas divers.
Les différentes disciplines de combat sont élaborées et adaptées à partir des arts martiaux traditionnels pour répondre aux nécessités de notre époque, mais il faut bien saisir la différence entre le budô et les disciplines de combat en général. Par exemple, certaines techniques sont appliquées par les forces de police, les forces militaires ou paramilitaires et elles sont dotées d’une efficacité certaine, mais il n’est pas correct de mettre toutes les formes de combat sur un même plan.
Je répète : le combat du budô n’implique pas d’agression et, si la combativité de l’un s’effondre, le combat du budô se termine. C’est cela le modèle de base du combat de budô. Toutes les perspectives d’exercices et d’élaboration technique sont issues de ce modèle.
(A suivre...)
RAPPEL DES EXERCICES COMPLÉMENTAIRES
- Taureau d’acier
Cet exercice est bien plus complexe qu'il n'y paraît. On a tendance à le comprendre comme un exercice de « pompe ». Dans ce cas vous faites effectivement des pompes et l’effet de l’exercice n’ira pas au-delà.
L’objectif principal de cet exercice est, en quelque sorte, de construire un solide « pont » mobile avec le tronc, surtout avec le dos, supporté par les jambes et des bras.
Insistons sur les mobilités des omoplates. Vous pouvez découvrir que les omoplates sont des clefs pour l’activation de la partie haute du tronc. Si vous voulez améliorer la qualité de coup de poing, il faut commencer à partir de l’examen des omoplates.
Selon le niveau technique et la condition physique, la forme d’exercice varie. J’ai élaboré jusqu’ici 20 modes différents suivant l’objectif visé.
- Shiko
J’ai élaboré jusqu’ici 18 modes d’exercice.
Cet exercice permet de développer au premier abord des capacités en coup de pied, en déplacement. En l'associant à l’exercice de kikô (voir plus loin), vous pouvez développer aussi la force du coup de poing.
Je vous propose de vous exercer au shiko en pensant d’abord au coup de pied. Dans ce cas, il faut s’exercer à ne pas troubler l’équilibre du corps.
Pensez à l’angle du tronc.
Pensez à ne pas créer de tension négative sur le bas du dos.
Il ne s’agit pas de connaissance mais d'exercice.
Ce sont des exercices excellents si vous les faites correctement. Je dis « correctement » car on a tendance à les faire comme des exercices de musculation ; dans ce cas l’intérêt sera très limité.
A vous-même de réfléchir et d'améliorer la qualité de l’exercice. Il convient surtout de pratiquer ces exercices comme kikô dynamique. Captez bien les détails lors du stage.
- Kikô (qi gong)
L’exercice de kikô peut sembler être une perte de temps pour ceux qui pratiquent des arts martiaux, s’ils manquent de sensibilité. A mon sens, au-delà de 50 ou 60 ans, si nous ne pouvons pas faire une place au kikô dans l’exercice, la perspective sera très limitée. Tout être mortel voit fatalement sa force physique diminuer. Le changement du corps commence bien avant la mort. Si vous n’apprenez pas à mieux gérer l’énergie, comment pouvez-vous espérer progresser au-delà de l’âge où on prend sa retraite ?
Personnellement, j’ai eu de la chance d’avoir pu étudier le kikô relativement tôt.
La conscience, puis la sensibilisation effective des chakra, vous conduira naturellement à des mouvements de ces zones que j’appelle dans ma méthode les « charnières ». Je vous invite à activer ces charnières en faisant l’exercice du taureau d’acier et de shiko.
Dans un premier temps, ne vous préoccupez pas de la façon de les bouger, il faut d’abord constater que ces zones bougent, puis augmenter l’envergure de la mobilité. A mon sens, la pratique du taichi sans avoir la mobilité des chakra ne peut pas donner un résultat efficace et l’efficacité en combat serait limitée.
Systèmes explicite et implicite
Au cours des stages du mois de janvier 2007, j’ai évoqué les deux systèmes d’entraînement : le système explicite et le système implicite. En effet, dans la pratique sportive ou martiale, le système explicite est dominant. A l’opposé de ce système, se situe la méthode de ritsu-zen dans laquelle vous cherchez à construire des réseaux nerveux inhérents à la motricité. Je pense que, pour comprendre le sens et la structure de la méthode de ritsu-zen, il est indispensable de comprendre cela.
C’est un concept à élaborer.
A ce propos, Philippe Barbier m’a envoyé un mail le 17/01/2007, quelques jours après le stage de Paris où j’ai exposé mes idées sur les systèmes implicite et explicite :
« Bonjour Senseï,
On peut utiliser ce terme soit comme un nom « engramme » ou comme un verbe « engrammer ». L'utilisation de ce terme a à voir avec le souvenir mnésique, c'est-à-dire la trace d'une action ou d'une stimulation, mais pendant mon dernier diplôme on l'utilisait comme verbe, ce qui sous-entend l'action de former cette trace. Mais à l'époque je n'ai pas trop réfléchi à cette notion, car nous avions affaire à la pathologie et nous étions devant le fait accompli, et donc le processus de formation était passé (étude des phénomènes douloureux chroniques).
Pour former un engramme il faut que le matériel de support soit déjà présent, donc je pense qu'il s'agit plus de structurer, organiser, mais aussi de renforcer ou cultiver un engramme (phénomènes qui se déroulent au fur et à mesure que la douleur se chronicise, je prends comme exemple la douleur que je connais un peu mieux).
L'expérience médicale nous montre que par la suite il est très difficile de lutter contre un engramme, il faut une réelle volonté de la part du patient, une démarche active et pas simplement passive où seul le praticien agit.
Mon opinion : je pense qu'il n'est pas possible d'effacer un engramme ; par contre on peut réécrire par dessus. Par exemple dans l'antiquité on écrivait sur des supports qui n'était pas stables, une peau de mouton par exemple ; on appelle cela un palimpseste. Quand on avait besoin de place pour écrire à nouveau, on grattait la peau et on écrivait par dessus. Ceci peut se faire dans 2 sens soit pathologique, soit bénéfique, je pense au travail que vous nous proposez avec le taïchi.
Voilà n'hésitez pas à me poser d'autres questions, cette réponse je pense n'est que partielle, et d'autres réflexions sur le sujet ne manqueront pas de venir, et je vous en ferai part.
Bonne journée
A bientôt
Philippe Barbier »
Je vous demande d’examiner le terme « engramme » comme concept pour notre pratique. Une idée critique, si elle est créative, est la bienvenue.
(A suivre...)
Document d'archive écrit en février 2007
par Kenji Tokitsu - publié dans ??