La pression du « ki » est agressive et violente, la réception du « ki » de l'autre est généreuse : c'est par une intégration de ces deux énergies opposées que doit se construire la pratique du budô. Si l'une des deux manque, la pratique dévie du budô. Un esprit pacifique et cultivé a une prédilection pour un « ki » généreux et rejette l'agressivité ; certains courants ou disciplines des arts martiaux préfèrent évoluer dans cette direction en s'écartant du budô moderne.
Cependant la sagesse acquise en budô savait que l'agressivité et la violence ne sont pas seulement à éviter, et ce n'est qu'en s'y plongeant profondément qu'on arrive à en sortir. En sortir comment ? C'est en se dotant des éléments opposés ; il s'agit justement d'un équilibre dynamique du positif et le négatif (yin et yang). Le travail sur le « ki » en budô vise cette forme de sublimation. Le budô japonais s'est constitué en s'aidant de la pensée bouddhique, notamment du « zen ». C'est alors que l'art du combat a viré en direction de la formation de l'homme, en intégrant dans la technique de combat les éléments contradictoires de l'harmonie, la tolérance, la générosité. Il ne s'agit pas d'évacuer l'énergie agressive dont les racines touchent le fond de notre existence, mais de la cultiver autrement. La pratique du « ki » dans le budô nous donne cette conscience.
Je pense que nous devons cultiver cette forme de perception du ki pour pouvoir mener le combat de karaté à un degré supérieur.
C'est un faux problème de se demander « Quel « ki » est le plus juste ? » ou « Quelle discipline applique le vrai « ki » ? ». Le phénomène de l'énergie cosmique est indépendant de l'activité des hommes. Le terme « ki » est une manière de désigner l'énergie humaine, en la situant d'une certaine façon par rapport à l'énergie cosmique. Ce qui varie est notre attitude face à cette réalité dans la pratique de chaque discipline.
Le ki dans le karaté
En karaté, en dehors du mot « kiaï », on parlait peu du « ki », tout au moins au début de l'apprentissage. Si on commence à parler du « ki » en karaté, cela signifie peut-être que le karaté moderne est en train d'entrer dans une période de maturité. En effet il y a un grand nombre de karatéka qui ont derrière eux 20 à 30 ans d'expérience aujourd'hui et qui se demandent
« Au bout de tant d'années de pratique, qu'est-ce que j'ai acquis ? »
Effectivement, si on ne considère que l'aspect physique de la pratique, ceux qui ont plus de 40 ans sont en général moins bons en combat libre que ceux qui sont plus jeunes, alors à 50 ans ou plus, la question ne se pose même plus. C'est un constat que l'on fait partout.
Devant cette réalité, ceux qui s'attachent un tant soit peu à une image de l'art martial oriental ou des samouraï tourneront la tête pour chercher s'il n'y a pas quelque chose qu'ils auraient oublié, afin de débloquer cette situation. Ils trouvent qu'il y a ce qu'on appelle le « ki » dans le budô japonais. Ce n'est pas trop tôt, mais pour qu'ils commencent à le remarquer, il leur fallait prendre conscience d'une forme de déclin de la force physique.
J'ai moi-même commencé à m'intéresser au « ki » après avoir pris conscience que le travail du « ki » est indispensable si on veut parcourir un long chemin en budô. La pratique physique unidimensionnelle du budô est éphémère : cette prise de conscience est à la base de la sensibilité au « ki » chez beaucoup d'adeptes. Dans la jeunesse, la force physique va en augmentant, la plupart ne ressentent pas le besoin de chercher autre chose que la force physique. C'est seulement en percevant un déclin physique qu'on commence à pénétrer dans le domaine du « ki » : tel est le schéma le plus général.
C'est pourquoi j'ai dit plus haut que si les karatékas commencent à s'intéresser au « ki », c'est un signe que leur pratique entre dans une phase de maturité.
Mais il ne suffit pas de s'intéresser au « ki » pour l'intégrer dans la pratique. C'est là le problème. Comme je l'ai indiqué plus haut, selon la spécificité de la discipline, on se fait une idée particulière de la pratique du « ki ». Les karatékas doivent commencer par préciser et approfondir l'application possible pour le karaté. Si l'on se contente de s'intéresser au « ki » en général, la pratique n'avancera guère. Car chaque discipline a sa manière spécifique d'intégrer le « ki » dans la pratique : on peut parler du ki en général, mais le « ki » ne se pratique pas d'une manière générale. Voilà la première constatation.
Ce texte est une version augmentée et enrichie du texte paru dans le n° 19 d'« Arts Martiaux Traditionnels d'Asie ».
Document d'archive écrit en novembre 1995
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin Shaolin-mon n°6