De quelques confusions kata : yi, dà cheng chuan
En 1994, juste après une série d'articles sur la méthode du dit cheng chuan, j'ai écrit dans la revue Karatébushidô un article sur les kata et un jeune lecteur m'a écrit :
« Vos articles ont été très instructifs pour moi. Mais vous n'avez probablement rien compris à tout ce que vous avez écrit sur le dà cheng chuan, puisque vous parlez maintenant du kata. Je vous conseille de relire ce que vous avez écrit jusqu'ici... ».
Pour ce lecteur, l'exercice du « yi » a été une révélation et aucun autre exercice n'a dorénavant de sens s'il ne se base sur le travail du « yi ». Ce jeune homme rejette tout ce qu'il a appris en karaté parce qu'il le juge dépourvu du sens. Son entraînement consiste dorénavant en exercices de renforcement du « yi » : il s'imagine qu'il est agressé mortellement, et il construit des techniques par les mouvements qui jaillissent en voulant tuer ses agresseurs imaginaires. Il s'exerce en entrant dans la folie artificielle. Les techniques qu'il trouve spontanément sont largement plus efficaces que toutes celles qu'il avait apprises jusqu'alors. Et, dans sa lettre, il me communique quelques recettes qu'il a trouvées lui-même.
Malheureusement, il commet une grave erreur sur ce que sont le « yi » et la spontanéité. Ayant compris que le « yi » est volonté ou intention, il a renforcé sa volonté au point d'oser affirmer ses découvertes rudimentaires comme « la vérité ». Il s'est aussi trompé sur la signification de spontané, et pense que spontané veut dire sans forme. Il n'a pas compris que dans la pratique du yi chuan le spontané s'exprime par l'émergence de formes.
Je n'ai pas pu lui répondre, car la lettre était anonyme, mais je souhaite que la folie artificielle ne s'installe pas définitivement chez lui. Je ressens un frisson quand j'imagine qu'un jeune « passionné » s'exerce de cette manière. Car cette forme d'entraînement doit inclure un moyen de maintenir l'équilibre psychique. Si vous avez un sabre dont la laine est bien affûtée, il vous faut un fourreau pour le porter.
Lorsqu'une personne est convaincue, ou bien qu'elle a envie de s'attacher à une démarche ou une méthode, il arrive parfois que toutes les autres perdent sens pour elle. Si un praticien des arts martiaux, ne connaissant que des exercices mécaniques, rencontre une pratique portant sur le "yi", il arrive qu'il ouvre les yeux si grand que toutes les autres démarches sortent de son champ visuel. Ce type de radicalisme est fréquent dans le milieu des arts martiaux.
Dans la méthode du « dà cheng chuan », il existe des exercices où vous imaginez être dans une situation d'agression mortelle et cherchez à détruire les agresseurs. Si vous vous appliquez à ces exercices seul sans avoir l'entourage pédagogique qui permet d'assurer votre équilibre, cela ne va pas sans danger. Il arrive que des personnes s'enfoncent dans un accès de violence difficile à calmer. Il ne s'agit plus d'une folie artificielle contrôlée, elles font surgir des éléments porteurs d'une véritable folie. Sans aller jusqu'à la folie, les exercices imaginaires ont tendance à provoquer une sorte de mégalomanie quant à ses propres capacités. L'application de la méthode du « dà cheng chuan » varie de l'exercice de bien-être associée aux soins médicaux à celui qui vous met dans l'état le plus agressif. Il faut reconnaître que l'application partielle de cette méthode comporte un certain danger pour nous, dans une société « civilisée » à la manière de la nôtre.
De la formation d'un kata jusqu'à sa négation
Dans l'histoire des arts martiaux, les fluctuations suivantes se succèdent comme des vagues.
Un adepte d'une grande capacité en combat ayant quelques techniques favorites s'y exerce et ses élèves, cherchant à acquérir les capacités du maître, copient son système d'entraînement. Ils apprennent les séquences techniques du maître et les formalisent pour faciliter l'exercice. L'accumulation des séquences va constituer progressivement un kata, puis des kata.
Le kata formé de cette façon prend une importance croissante pour les praticiens. Mais au cours du temps, proportionnellement à la diminution des indications directes et détaillées venant des premiers créateurs, la rigidité du kata augmente. Lorsque cette rigidité atteint le point où les techniques montrées dans un kata sont trop décalées de la réalité du combat, les regards critiques sur le kata se justifient (c'est ce qu'on constate aujourd'hui en karaté).
Plusieurs orientations rénovatrices apparaissent alors, cependant que les tendances conservatrices subsistent :
- Certains praticiens vont jusqu'à la négation totale des kata et constituent un système d'entraînement par des techniques directement applicables en combat. Par exemple, le courant du Full Contact a constitué une forme « rationnelle », par laquelle il s'écarte de la démarche du budô et se développe en sport de spectacle. Prenons un autre exemple, le Nippon kempô, parti d'une mise en cause du karaté rejetant tous les kata, élabore des séries de techniques rationalisées, en conservant la démarche du budô. L'intéressant est que l'accumulation de ces séries techniques a fini par constituer de nouveaux kata.
- Certains autres remplacent les exercices de kata par un travail dit « essentiel » comme l'exercice de la respiration, du « yi » ou du ritsu-zen. Lorsque les exercices dits « essentiels » respiration ou ritsu-zen, sortent du cadre ésotérique et sont pratiqués par un public plus large, les enseignants se rendent rapidement compte des difficultés pédagogiques. Pour surmonter ce problème les exercices vont progressivement être formalisés, ce qui facilite l'enseignement. Cette formalisation efficace va en un deuxième temps être renforcée en prenant la forme de kata. Je prendrai l'exemple des exercices de respirations formalisés en kata. Lorsque j'ai travaillé la respiration sous la direction de Me Nishino, il nous enseignait la respiration fondamentale qui peut être appliquée sous des formes variées. Nous étions moins de dix élèves. Quelques années après, Me Nishino a décidé d'organiser son école en entreprise commerciale et a formé plusieurs kata à partir de ce seul principe. Aujourd'hui il a plusieurs dizaines de milliers d'élèves. Pour ceux qui suivent les cours de respiration dans un groupe de plus de deux cents personnes, ces kata servent d'appui indispensable et efficace. Mais la plupart des anciens élèves qui avaient reçu un enseignement basé sur le seul principe se sont éloignés de ce système de formation.
Généralement dans l'évolution d'une école ou d'une méthode, l'aspect externe des exercices se développe, au début, de pair avec l'aspect interne. Mais, comme le montre l'histoire du Xing yi chuan, lorsque la pratique se divulgue en masse, c'est au moyen de ce qui est visible de l'extérieur (techniques formalisées en kata). Le travail interne subsistera alors parmi de petits groupes de praticiens, qui considèrent en général détenir le secret. La division va continuer jusqu'au jour où les contradictions éclateront en raison de l'insuffisance du travail unilatéral des techniques gestuelles. Pour le xingyi chuan, cette mise en cause a été l'oeuvre de Wang Xhiang zhai.
Le kata, une fatalité en art martial ?
L'apparition et l'évolution du « yi chuan » ou « dà cheng chuan » sont conformes à cette analyse. En critiquant le xingyi chuan qui s'appuyait largement sur les tao lu (kata). Wang Xiang zhai met l'accent sur le travail par le « yi » en fondant le yi chuan dans les années 1920 et celui-ci se transforme en « dà cheng chuan » dans les années 40 (Voir les articles de Maurice Fhima : bulletin n° 3 des précisions seront apportées ultérieurement dans les documents de l'Ecole). Wang Xiang zhai meurt en 1963, de nombreux courants apparaissent aujourd'hui. Pourquoi ?
Cette méthode s'appuie sur le travail du « yi » par l'exercice de la méditation debout en posture immobile (ritsu-zen). Cet exercice occupe 80% de la pratique de cette méthode. Selon les courants il existe quelques différences dans les postures, mais le principe est le même. Cependant, presque tous les courants insistent, vis-à-vis des autres, sur leur propre authenticité.
Dès lors qu'on définit le fondement du travail par le « yi » (la volonté ou le mouvement mental), une certaine liberté de travail individuel est assurée. Chacun doit explorer en suivant les directives qui correspondent à son niveau d'investigation. Par quoi alors peut-on définir l'authenticité de la transmission ?
Les critiques faites aux autres courants portent principalement sur l'aspect formel : la position et les mouvements. Il est surprenant que les critères de jugement soient diversifiés à tel point que si vous apprenez d'un maître la « boule posture » et qu'il confirme que vous l'avez bien assimilée, un autre maître pourra la corriger en disant qu'elle est très mauvaise. Ce n'est donc pas au niveau du « yi », mais sur la forme extérieure que se manifeste le premier niveau de divergences entre praticiens de cette méthode « interne ». Il en va de même pour les exercices dynamiques. Les formes du ritsu-zen et du shi lì constituent donc, dans chacun des courants, des kata au sens large du terne .
Les techniques du combat sont en principe « spontanées » et sans forme fixée. Cependant aujourd'hui Wang Xhianjìé a formalisé les 18 techniques du combat en dà cheng chuan, les 28 techniques du péng chuan, les 12 techniques du coup de pied etc. Les techniques formalisées constituent des kata qui facilitent l'apprentissage.
Le yi chuan ou dà cheng chuan a été formé par la négation du tao lu (kata), mais 30 ans après la disparition du fondateur, les divergences se creusent principalement à partir des aspects formels de cette discipline. Je pense que c'est parce que le fondement de la méthode, difficile à saisir, devient flou avec la disparition du fondateur et que l'extension du nombre des élèves contribue à la simplification.
Le yi chuan est parfois interprété comme une boxe spontanée. La spontanéité y est comprise souvent comme une négation de la forme, voire de n'importe quelle forme, ce qui est le cas du jeune garçon que j'ai cité plus haut (s'il continue à s'exercer encore aujourd'hui de sa façon personnelle, il doit déjà, même à son faible niveau, se rendre compte que ses techniques spontanées tournent autour d'un registre gestuel limité).
Il faut mettre en évidence que l'expression spontanée de la technique ne peut pas exister sans rapport avec une systématisation gestuelle. « En observant bien, dans la plupart des cas, maître Sawaï n'utilisait que trois techniques... » (observation de son élève S. Satô).
« Durant le combat, Me Wang remuait toujours ses bras en cercle de la même façon et lorsque l'attaque de l'adversaire pénétrait dans sa portée, il le renvoyait avec la vitesse d'un éclair... » (texte de K. Sawaï).
A en croire les documents, Guo Yun shen, maître de Wang Xhiang zhai, dominait la plupart de ses adversaires avec une seule technique de pèng chuan.
Chaque adepte a un système qui s'est quasiment formalisé au cours de son entraînement. Ces trois maîtres ont construit leur efficacité par la méthode du ritsu-zen, et pourtant leurs techniques favorites se sont circonscrites à quelques formes précises. Si nous avions eu l'occasion d'étudier attentivement ces formes, nous aurions certainement découvert la conformité de leur gestes techniques avec le principe énergétique. Il va de soi que ces gestes, qui pourraient constituer un kata, représentent un grand intérêt pour ceux qui étudient l'art du combat.
Si un élève étudie l'art de son maître à partir de l'aspect extérieur des techniques il est naturel qu'il copie ses mouvements et ses techniques. Même en « yi chuan » ou « dà cheng chuan », l'aspect extérieur prend de l'importance. Lorsqu'on élabore son entraînement dans cette discipline, celui-ci tend vers un système qui s'approche du kata et finira par produire un kata. Le modèle de l'entraînement le plus efficace pour un adepte constitue pour lui le kata originel.
Au cours de l'histoire des arts martiaux, la plupart des adeptes ont construit leur art par des études des gestes de techniques, par la méthode des kata. Pénétrer dans le domaine de ce qui a engendré la forme par l'étude des kata est l'essentiel. C'est ce qui détermine complètement la qualité du travail. Mais la difficulté est grande, et la plupart se laissent figer par les formes. C'est pourquoi les phrases bien connues : « le kata est important », « le kata est l'essentiel du karaté » recouvrent deux réalités bien différentes.
Ainsi, l'évolution des méthodes s'effectue par vagues. Pour les raisons que je viens d'exposer, je pense que nous avons de toute manière besoin de supports techniques modélisés et que le kata apparaît au cours de ce processus. En ce sens, le kata est une fatalité dans l'élaboration d'une méthode d'arts martiaux. Seulement, il y a toujours un risque de rigidité lorsque le modèle s'éloigne de la réalité du combat.
Il ne s'agit donc plus d'une alternative entre l'utilité et l'inutilité des kata. A l'origine, un kata représente l'efficacité. Dès que l'on a compris le mécanisme d'évolution du système des kata de l'efficacité à la rigidité, puis enfin à l'inefficacité, il importe de concevoir les raisons originelles de l'efficacité et de maintenir cette efficacité dans notre façon de pratiquer les kata.
(A suivre ...)
Document d'archive écrit en mars 1995
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin Shaolin-mon n°4