Ne vous êtes-vous jamais posé la question : Qu'est ce que je cherche dans la pratique du combat ? C'est une question centrale pour la pratique de l'art martial. Je vais préciser ma réponse à cette question qui oriente ma pratique et mon enseignement. Il existe plusieurs formes et plusieurs niveaux de combat. Certains ne s'intéressent pas tellement au combat et se contentent des exercices techniques et, si ils vont un peu plus loin, des exercices du combat conventionnel. Lorsqu'une personne affronte ses propres problèmes et cherche à se changer volontairement, il s'agit déjà d'une sorte du combat.
Ceux qui cherchent l'efficacité sous une forme spécifique au combat pratiquent le combat libre. C'est celui-ci que nous allons examiner aujourd'hui.
Les attitudes en combat
Lorsque vous faites du combat libre, vous êtes plus ou moins pris par une excitation mêlée d'agressivité et de peur. Personne n'ignore la peur. Si quelqu'un dit qu'il n'a pas peur, c'est, à mon avis, parce qu'il ne se rend pas compte de ce qu'est le combat, de même un aveugle n'a pas peur d'un serpent. Après quelques expériences de coups reçus, cette perception paisible va se troubler et il commence à anticiper les chocs et la douleur des coups. Lorsque vous avez peur de recevoir des coups, la peur déforme votre perception. Parfois vous pensez que vous avez peur de donner des coups à l'adversaire, mais cela revient fondamentalement à votre peur d'avoir mal vous-même.
Certaines douleurs réveilleront des souvenirs anciens qui font ressurgir des angoisses. Le degré de déformation de la perception est lié à l'ancrage inconscient du choc et de la douleur. Pour mener efficacement le combat, il faut dominer les troubles de la perception par le travail technique et par l'expérience. Si, au cours des combats successifs, vous apprenez à rectifier des erreurs telles que : fermer les yeux, se laisser prendre par une feinte, manquer un enchaînement technique, être trop contracté pour se déplacer correctement, avoir les épaules trop contractées..., l'expérience du combat est positive. Le travail technique et cette expérience positive vous donneront la possibilité de dissocier la douleur de l'angoisse. Ces progrès vous permettront de mesurer avec justesse le degré des impacts que vous donnez et recevez, ce qui vous aidera à rectifier les troubles perceptifs associés au combat.
Cependant, une question essentielle demeure : Comment rendre les expériences de combat positives et faire des progrès techniques qui tendent à corriger les déformations perceptives ?
Le vécu du combat est décalé de la « réalité » ordinaire. Comment pouvons-nous rétablir une perception correcte dans cette « réalité » décalée sur le plan des tensions physique et mentale ? Deux attitudes sont possibles, et selon celle que vous adoptez, la qualité de la pratique du combat changera radicalement.
L'attitude la plus fréquente est d'essayer de camoufler ou d'étouffer la peur en vous noyant dans la violence. Vu de l'extérieur, vous êtes si combatif que vous paraissez nager dans un nuage de violence : les mouvements de vos attaques sont en avance sur l'équilibre des jambes. Parfois on interprète à tort : « Il est courageux ». En fait, votre vison est rétrécie, vous ne voyez même pas la totalité du corps de l'adversaire, vous n'en percevez qu'une petite partie. Vous pouvez même voir « rouge ». Si le combat prend de l'ampleur, parce que l'adversaire est d'un niveau technique équivalent et capable de vous rendre des coups, une fois le combat terminé, de retour chez vous, vous ressentirez partout des douleurs lorsque vous respirez.
La violence des gestes au moment du combat est indépendante de la gentillesse de la personne. Une personne d'une grande gentillesse peut mener le combat de manière très agressive et méchante sitôt quelle engage un combat libre. L'origine de l'agressivité se situe en profondeur dans la personnalité et est fortement liée à l'expression de l'énergie vitale. La plupart des sports de combat s'appuient sur cette agressivité pour constituer l'efficacité. Mais dans notre pratique du budô, nous devons chercher l'efficacité d'une manière différente.
La définition traditionnelle du budô est : la formation de l'homme par le travail d'approfondissement du combat. L'ambiguïté de cette définition et l'insuffisante élaboration de sa mise en pratique sont à l'origine de confusions. En effet, les boxeurs de haut niveau sont, eux aussi, capables de maintenir une vision claire et de rester lucides durant le combat. Si on peut former et développer les qualités humaines par la pratique sérieuse du combat, les champions de boxe devraient s'approcher de la sainteté.
Il est évident que la simple efficacité en combat ne suffit pas pour constituer la qualité du budô. Il faut une attitude particulière pour que la pratique du combat soit celle du budô.
L'attitude de base du combat de budô
Le combat de budô nécessite, dans le cadre de la recherche de l'efficacité, une forme d'introspection relative aux tensions et aux gestes du combat. Vous devez chercher à remplir chaque instant du combat par une sensation de plénitude existentielle, qui ne laisse place à aucun instant de vide, où la présence se maintient sans aucune rupture.
Si, par exemple, l'adversaire lance une attaque feinte à votre visage et que vous esquissez contre celle-ci un geste de parade ou d'esquive, vous avez été trompé par la feinte qui n'avait pas la consistance réelle d'une attaque. Vous avez réagi face à une fiction. Vous n'avez pas su discerner l'acte du simulacre. Vous n'avez donc pas capté la réalité du combat. Même si l'adversaire n'a pas réussi à profiter de cette occasion pour vous porter de coup, vous avez perdu en ce que l'adversaire a réussi à vous faire bouger par un acte fictif. L'adversaire a réussi à vous faire faire un geste faux malgré vous. Je m'explique en employant des terme du budô : vous avez réagi par le plein (jitsu) contre le vide (kyo) de l'adversaire, parce que vous avez été amené à croire que ce qui est vide était plein ou ce qui est faux était vrai. Le réel vous a échappé à cet instant ; votre existence présentait alors une défaillance.
La qualité de budô repose sur la manière d'être présent : avant même qu'apparaisse un échange technique, se déroule le combat le plus important. Par différentes pressions subtiles : regard, poussée de respiration, esquisse de mouvement, bref par une manifestation de votre énergie vitale (ki), vous pouvez pénétrer dans une faille existentielle de l'adversaire tout en vous efforçant de combler les vôtres.
Lorsque l'adversaire réussit à vous faire bouger de cette façon, vous avez la possibilité de trouver grâce à lui une faille dans votre perception existentielle. Si l'adversaire vous porte un coup au moment de ce vide, vous ne pouvez pas éviter le coup et celui-ci résonnera d'autant plus profondément en vous. A ce moment précis, grâce à l'adversaire vous pouvez prendre une vive conscience de ce vide que vous pouvez tenter de combler par la suite.
La réalité du combat est complexe. Si vous êtes troublé par une feinte ou par une émanation de la volonté d'attaque de l'adversaire, en combat d'entraînement avec protections, il est parfois préférable de ne pas chercher à compenser votre faille et de recevoir un coup. Car si vous cherchez à compenser, vous risquez de masquer votre sensibilité à saisir vos propres défaillances : bref de vous habituer à tricher vis-à-vis de vous-même. C'est lorsque vous pratiquez le combat avec une personne de niveau nettement plus haut, que vous pouvez le mieux bénéficier de cette attitude. Mais cette manière d'aborder le combat est généralement très peu développée en arts martiaux à main nue, surtout en karaté. C'est ce que nous devons développer dans notre école.
Cependant à d'autres moments, lorsque vous êtes troublé par une feinte ou par la volonté d'attaque de l'adversaire, il faut devenir capable de rétablir immédiatement la situation en tentant de l'inverser. L'important est de mener le combat avec l'ouverture et l'orientation d'esprit qui vous permettent de vous rendre compte de votre propre vide et de le combler par la suite. Celui qui a apparemment remporté un combat doit savoir se critiquer lui-même en le réexaminant :
J'ai fini par lui porter un coup, mais avant de le faire, est-ce que je n'étais pas déjà troublé par des mouvements de mon adversaire ? Est-ce que ma victoire apparente n'est pas due à un coup fortuit ? Je dois chercher à porter un coup après avoir troublé mon adversaire en m'appuyant sur le moment où son esprit est absent... Est-ce que je l'ai, fait ?
Car si vous pouvez troubler l'adversaire, c'est en vous appuyant sur votre plénitude. Si l'adversaire vous porte un coup au moment où vous êtes troublé soit par une feinte, soit par la pression de sa volonté d'attaque, vous devez vous incliner devant ce fait. Car il vous a permis de vous rendre compte de la vacuité présente en vous-même.
Comment parvenir à ne pas se laisser troubler ?
C'est une question classique pour les adeptes de sabre. Car le trouble de la perception durant l'exercice du combat provient de la peur de recevoir des coups, qui a son origine dans la peur de la mort. S'affronter à cette question a conduit certains des adeptes du sabre à la pratique du zen. Nous vivons en portant des lunettes qui ont un grand nombre de filtres, entre autres celui de la peur, à travers lesquels nous faisons face au « réel ». Le zen enseigne par « esprit immuable » la capacité de ne pas se laisser troubler dans les situations critiques. C'est un des objectifs principaux de la pratique du combat en budô.
La haine, le désir, l'inquiétude, l'angoisse... une pensée qui surgit sont des filtres qui déforment la réalité. C'est pourquoi, pour mener le combat du budô, il est nécessaire d'avoir l'esprit vide. Ce vide est un état d'esprit qui permet de faire circuler l'énergie vitale de la manière la plus efficace. Il s'agit en quelque sorte d'un état d'esprit « épuré » qui ôte, autant que cela est possible, ce qui freine l'énergie et la perception.
Cette orientation implique une forme de morale. Car nous avons été éduqués socialement à porter des jugements sur ce qui est bien et ce qui est mal. Lorsque nous commettons un acte mauvais, il y a, au fond de nous même, une forme de culpabilité qui est un fardeau pour notre conscience, ce qui forme un des filtres, alors que pour un acte conçu comme bon notre conscience nous laisse disponibles. Cette liberté de conscience constitue une condition favorable au déploiement de l'énergie corporelle.
Ainsi, la recherche de l'état d'esprit « épuré » ou vide que nécessite le combat du budô comporte en soi une orientation morale. C'est ce qui est à l'origine de la maxime de l'art du sabre : Le sabre est juste, si l'esprit est juste. Le sabre n'est pas juste, si l'esprit n'est pas juste. Le zen enseigne la non-pensée, la négation du « moi » ou le détachement du « moi » pour se libérer des entraves. Ceci converge avec la recherche des adeptes du sabre qui doivent libérer pleinement leurs capacités potentielles.
La négation du soi n'implique pas de s'efforcer de faire disparaître les désirs en les enfermant au fond du soi, ce qui reviendrait à un refoulement. Il s'agit de s'orienter vers un état où les désirs dérisoires s'effacent spontanément devant l'objectif principal. Dans cette démarche, la recherche d'efficacité implique une éthique et un sens profond du perfectionnement qui sont au fondement de la conception du budô. C'est par ce critère qu'il est possible de définir le budô et de juger si notre pratique s'y rattache.
Au point du vue historique et culturel, l'art du sabre s'est imposé comme une voie lorsque la recherche de l'efficacité en combat a abouti, selon le processus que je viens de décrire, à une morale du « bien » qui oriente l'ensemble de la vie humaine. Je pense qu'il s'agit d'une intégration remarquable de deux composants contradictoires : tuer et agir conformément au « bien » (ce qui revient pour les Japonais à être un homme bon). Cependant cette convergence culturelle, fondement de l'art du sabre, n'a pas été suffisamment théorisée pour que sa réalisation soit jalonnée de repères clairs. L'héritage culturel a été repris à partir de la fin du XIXe siècle en adoptant séparément des logiques simplifiées et en laissant de côté les dynamismes qui avaient abouti à l'intégration d'éléments paradoxaux. Court-circuiter les deux idées de combat et de morale en omettant les subtiles pensées intermédiaires qui les relient aboutit par exemple à croire que s'acharner à l'entraînement, c'est-à-dire accepter de subir des difficultés (subordination, coup, punition, humiliation) et en faire subir aux autres est bon pour la formation de la personne, donc bon pour la société, ce qui revient à conforter le régime existant. C'est ainsi que le budô a été longtemps considéré au Japon comme le fait de l'extrême droite et le garant du militarisme moderne.
De même, depuis la fin du XIXe siècle, les disciplines du budô ont été enseignées en appliquant des modèles militaires. C'est sous cet aspect que le karaté a été introduit en Europe. Nous connaissons dans l'histoire des sciences humaines maint exemple d'une pensée subtile et complexe dont la diffusion et l'application sociale se sont réalisées avec des simplifications drastiques. L'important pour nous est de concevoir le budô dans sa dimension la plus globale et profonde.
Sans cette dimension du budô, quel intérêt la pratique du combat présente-t-elle, surtout pour ceux qui sont déjà d'un âge respectable ? Plus on s'entraîne, plus on avance ; plus on avance, plus on devient fort; plus on devient fort, plus on acquiert de profondeur dans son être. La méthode du kendô est une réalisation pratique de cette idée.
Cette dimension du combat n'est pas atteinte, à ma connaissance, dans l'art du combat à main nue. Car, dans ces disciplines, le combat est soit devenu sport, soit réduit à un exercice conventionnel (exemple du tui-shou de taichi), soit orienté vers une très grande anticipation qui atteint parfois une dimension mystique, soit devenu un combat où l'attitude globale se définit par la violence (dà cheng chuan, kick-boxing, boxe tai).
Comment amener l'art du combat à main nue à un niveau comparable à celui du kendô du passé ? C'est une question que j'affronte depuis plusieurs années et j'espère pouvoir créer, avec mes élèves, une forme qui y apporte une réponse satisfaisante.
Quelques indications pratiques
- Ne pas rétrécir le champ visuel.
Lors du combat, examinez de temps en temps si vous pouvez voir des deux côtés, tout en regardant l'adversaire dans son ensemble. Même lorsque vous êtes pris dans une action violente, vous devez au moins avoir une vision globale de l'adversaire : de la tête aux pieds. Le rétrécissement du champ visuel signifie que vous vous laissez emporter par un élan incontrôlable. - Faites une distinction nette entre l'exercice du combat avec protection et sans protection.
Certains disent que le combat avec protection n'est pas la même chose que le combat réel. C'est évident. Le problème est que ceux qui parlent ainsi le font pour justifier de ne jamais pratiquer de forme de combat avec contact. Selon mes observations, lorsqu'une personne qui n'a pas l'habitude du combat en fait l'expérience, elle a en général des grandes difficultés. Fermer les yeux lorsqu'un coup arrive est une attitude de débutant, mais c'est ce que font presque tous les karatéka « classiques » avec leurs 20 ans de pratique. Le phénomène est simple à expliquer : il est difficile de maîtriser ce dont on n'a pas d'expérience. La protection, pour nous, est une mesure de sécurité, il ne s'agit pas de se frapper à fond par dessus. Le contrôle s'impose toujours. Il est absurde de porter des coups jusqu'à démolir l'adversaire malgré les protections. - L'exercice de combat avec contact est indispensable pour mesurer l'efficacité des parades. En faisant des exercices de combat sans toucher l'autre, nous risquons fort de tomber dans deux formes de pièges.
L'adversaire vous attaque au visage et vous parez. Dans le schéma d'un coup de poing direct au visage, vous pouvez toucher le bras de l'adversaire à deux moments lorsque son poing arrive et lorsque son poing se retire. Il est évident que votre parade est valable seulement dans la première hypothèse. Mais au moment du combat, vous avez l'impression que vous avez effectué une parade parfaite, même si vous avez touché le bras de l'adversaire au moment où il retire le poing. Dans le combat sans contact, le coup que vous parez est censé être arrêté avant d'atteindre sa cible : le visage par exemple. La puissance n'est pas la même entre un coup censé être arrêté et un coup censé être porté qui se prolonge au delà du point d'attaque. Pour celui qui pare, le second est bien plus puissant et consistant que le premier.
Pour ces deux raisons, plus de 50 % des coups que vous avez eu l'impression d'avoir parés dans un combat sans contact vous atteindraient s'ils étaient portés réellement. Pour avoir une juste conscience des techniques de parade, il est donc nécessaire de bien les examiner, pour cela la protection est un instrument utile.
Un grand nombre de remarques sont à faire à propos des exercices de combat. Je les développerai à une autre occasion.
Document d'archive écrit en septembre 1995
par Kenji Tokitsu - publié dans Bulletin Shaolin-mon n°3