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Le ki et la culture japonaise
Dans la langue japonaise de très nombreuses expressions comportent le mot « ki » et d'autres supposent le « ki ».
J'ai traduit, en 1993, le texte de Miyamoto Musashi (« Traité des 5 éléments ») dans ma thèse de l'Université Paris VII et je me suis rendu compte du fait suivant :
Musashi utilise dans son texte un grand nombre de fois le mot « kokoro » qui est habituellement traduit par « l'esprit ». Mais la signification de ce mot est intraduisible par un seul mot. Selon la situation ce mot doit être traduit par : esprit, sentiment, sensation, sens, pensée, idée, signification, essentiel, coeur, centre, noyau...
Cependant, même après avoir utilisé ces différents mots pour traduire le mot « kokoro », il reste toujours une sensation de vide dans la traduction. J'ai longtemps cherché pourquoi avant de comprendre la chose suivante : Musashi emploie des mots en se basant sur une sensation que les Japonais de l'époque et surtout les adeptes d'arts martiaux possédaient et vivaient communément. Il dépose en quelque sorte toute son expérience vécue dans ce médium d'expression. (J'emploie ici le mot médium au sens de « médium pour la peinture »). C'est pourquoi, aussi longtemps que nous ne captons pas la nature de ce médium, les expressions de Musashi demeureront incomplètes, borgnes en quelque sorte, laissant une impression ambiguë. Et si nous comprenons la présence implicite de ce médium, ses expressions deviendront substantielles. Quel est ce médium ?
Il s'agit aussi du « ki ».
En effet, lorsque j'ai lu son texte en le complétant par la sensation sous-jacente du ki, le sens en est devenu bien plus clair. Mais comment faire transparaître ce non-dit dans la langue française ? C'est le problème fondamental de la traduction des textes japonais, en particulier des textes anciens.
Il faut aussi comprendre que le sens de l'écriture était différent chez les Japonais de l'époque de Musashi. Par exemple, dans un acte de transmission, aussi bien du coté du maître qui l'octroie que du coté du disciple qui le reçoit, nous trouvons souvent l'expression : « s'il m'arrive de trahir la confiance, je dois être puni par tel, tel, tel et tel dieu ». On cite de cette manière le nom de plusieurs dieux pour certifier son engagement le plus sérieux. Ecrire le nom du dieu valait un engagement avec le poids de la vie.
Les Japonais vivaient dans une ambiance qui les reliait à la sensation de présence du divin dans la nature. Cette ambiance suscite l'attention envers la sensation du « ki ». Récemment encore, le peuple japonais vivait en attachant de l'importance à ce qui n'est pas visible. Même dans mes souvenirs d'enfance à la campagne, on vivait imprégné de cette forme de sensations.
A travers la sensation du « ki », les Japonais semblent avoir capté des phénomènes naturels sans chercher à les expliquer. Ils n'ont pas exclu du domaine de la langue les sensations vagues. Je pense que c'est une des raisons pour lesquelles on trouve un grand nombre d'onomatopées dans la langue japonaise. Lorsqu'ils ont eu besoin de verbaliser l'intermédiaire, le médium qui correspondait à certaines sensations vagues, ils ont utilisé le mot « ki ».
Donc, la sensation du « ki » semble se situer plus profondément et plus archaïquement que celles qui sont devenues objets de savoir.
Une des particularités de la culture et de la société japonaises me semble être d'avoir donné une place importante à ce type de perceptions tout en développant la logique moderne.
Les méthodes classiques de développement du ki
Il va sans dire que le combat du budo n'est pas une abstraction. Il vise à rechercher l'efficacité. L'approfondissement du combat par le « ki » permet, d'une part d'augmenter l'efficacité et, d'autre part, de pratiquer sur le long terme, voire durant toute la vie. En kendo il n'est pas rare de trouver des maîtres qui pratiquent jusqu'à la veille de leur mort tout en déployant de grandes capacités. En art martial à main nue, par exemple en karaté, il est très rare de trouver un maître qui pratique le combat après 60 ans. Cependant, dans une discipline comme le taïki-ken où l'exercice du « ki » se situe au centre, le défunt K. Sawaï a pratiqué le combat effectif à main vide avec de très hautes capacités jusqu'à près de 80 ans.
Je pense que le travail sur le « ki » est présent, explicitement ou implicitement, dans les disciplines du budo où les adeptes peuvent parcourir un long chemin tout en améliorant leurs capacités. En kendo, le travail sur le ki devient effectif à partir d'un certain niveau et en taïki-ken dès le départ. Dans certaines écoles de jujutsu et de kenjutsu, on n'insiste pas sur le travail du « ki » mais celui-ci est présent implicitement.
Dans la tradition du budo, nous pouvons distinguer deux méthodes de développement du « ki », distinctes en apparence et complémentaires au fond.