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Le budo par-delà les barrières culturelles
[10/11] Le ki et la pratique du ritsu-zen

La méthode énergétique

La seconde méthode trace un chemin quasi inverse. Elle vise dès le départ à renforcer ce qui véhicule le principe de l'efficacité : le « ki ». Je dirais que cette méthode vise à réorganiser le système sensoriel pour que le corps fonctionne spontanément avec une meilleure régulation énergétique. Si la première s'appuie sur les formes techniques élaborées jusqu'à une perfection, la seconde s'appuie directement sur le système sensoriel inhérent aux techniques gestuelles de la plus haute efficacité.

C'est pourquoi, selon cette méthode, la technique doit apparaître spontanément à partir de la sensation du « ki ». Elle ne s'appuie pas sur l'apprentissage spécifique des techniques comme la méthode du kata. S'il y a une élaboration technique, elle viendra après avoir maîtrisé suffisamment le principe d'efficacité : le « ki ». Le taïki-ken, qui provient de la méthode chinoise du yi chuan, en est un exemple typique.

En sabre, même pour une méthode qui se situe à l'opposé de la méthode du kata et vise la formation directe au combat par l'acquisition d'un élément mental et énergétique essentiel, un minimum de maîtrise technique est obligatoire pour savoir utiliser le tranchant du sabre.

La méthode de Hirayama Gyozo (1759-1828) en est un bon exemple, l'apprentissage technique y est limité au minimum. Sa méthode consiste en une seule technique. Un exercice à deux où l'un attaque avec un shinaï long un adversaire qui porte une protection sur la tête et est armé d'un shinaï court de 40 cm. Ce dernier doit attaquer pour porter un coup à la poitrine du premier, avec l'esprit de la transpercer, ceci, quels que soient les coups qu'il reçoit en s'approchant.

Hirayama Gyozo écrit dans un de ses ouvrages Kensetsu (Explication du sabre) :

« L'objectif de l´art du sabre est de tuer l´ennemi. L´essentiel est de faire passer votre esprit meurtrier à travers la poitrine de l´adversaire. »

L'école de Hirayama Gyozo s'appelle Sinkan-ryu ou Shinnuki-ryu (l'école de traverser par l'esprit ou l'école de traverser par l'essentiel, selon les idéogrammes).

Selon Hirayama Gyozo, si votre esprit traverse l'adversaire, vous êtes vainqueur et c'est la méthode la plus sûre et efficace en combat réel au sabre. J'y vois un travail énergétique qui vise à renforcer l'esprit de la manière la plus directe. La simplicité de cet entraînement est la répétition d'un seul geste, ce qui est comparable à l'exercice apparemment simple de rester debout et immobile en « ritsu-zen » (zen debout). Pourtant, avec la posture immobile du ritsu-zen, vous exercez votre esprit afin de constituer une disposition mentale et physique à écraser l'adversaire quel qu'il soit. En combat de sabre, il faut utiliser correctement le sabre, c'est pourquoi l'exercice simple des suburi était à la base de la méthode de Hirayama Gyozo. Sa méthode consiste à ce geste simple et à renforcer ce qui est le plus fondamental en combat. Je la caractérise donc comme une méthode qui vise à renforcer directement et simplement l'essentiel de l'énergétique : le « ki » du combat.

 

Dans la tradition du sabre, une méthode énergétique est le plus souvent appliquée en parallèle à la méthode des kata ou à la suite de celle-ci. Je prendrai l'exemple de deux maîtres célèbres du XIXe siècle, Shiraï Toru (1783-vers 1845) et Yamaoka Tesshu (1836-1888) qui ont suivi cette démarche.

Les problèmes rencontrés par ces deux adeptes sont incontournables pour toute réflexion sur la méthode des arts martiaux japonais.

Pendant la seconde moitié de sa vie, Shiraï Toru dominait ses adversaires par l'étrange puissance qui émanait de son sabre. On rapporte que la pointe de son bokken dégageait un cercle lumineux. Avant d'atteindre ce niveau, il a rencontré une impasse qu'il n'a pu dépasser qu'au prix de longues années d'entraînement et de méditation ascétique. Cette méthode, le « rentan », repose principalement sur un travail énergétique qui correspond en grande partie au qi gong martial d'aujourd'hui. Selon Shiraï Toru, le « rentan » est la seule méthode concrète pour atteindre le niveau supérieur de la voie de sabre.

Yamaoka Tesshu a atteint lui aussi un niveau extraordinaire en sabre ; il s'est appuyé sur la pratique du zen. Il était pauvre et, vers l'âge de trente ans, habitait dans une maison en mauvais état. On l'avait surnommé Tetsu habillé en chiffons, ou aussi Tetsu le démon du dojo. Plusieurs de ses amis racontent que, la nuit, le plafond de la maison résonnait du bruit des souris. Mais, sitôt que Tesshu commençait le zazen, son « ki » remplissait l'espace et les souris cessaient de faire du bruit et il arrivait aussi que quelques unes tombent des poutres sur lesquelles elles couraient. Plusieurs années après, lorsque Tesshu commençait le zazen, les souris cessaient de courir et descendaient jouer autour de lui. Je ne sais l'authenticité de cette anecdote.


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