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Durant les combats de kendo qui vont se dérouler à partir de cet après-midi, les adeptes d'arts martiaux autres que le kendo doivent concentrer leur attention sur la manière dont les combattants croisent leur shinaï. Vous verrez que, lorsque les pointes se croisent, elles font des mouvements subtils, tantôt calmement, tantôt légèrement et rapidement. Il s'agit du combat des pointes, le combat implicite où les adeptes se battent pour occuper la ligne centrale de l'adversaire, sa ligne vitale ; pour imposer leur initiative d'attaque, pour créer une occasion où leur coup peut réussir sans faute. Le combat le plus important se déroule dans cet échange peu dynamique d'apparence.
C'est le sens du célèbre enseignement : « Ne gagne pas après avoir frappé, mais frappe après avoir gagné. ».
« Après avoir gagné », c'est précisément après avoir gagné en combat de pointes et de « sémé ».
Au moment où les deux adversaires se font face, commence l'interférence du « ki ». Les gestes du « sémé » sont un moyen de projeter le « ki » sur l'adversaire. Si l'acte du « sémé » influe sur l'attitude de l'adversaire c'est parce que cet acte touche et fait bouger la perception directrice de l'adversaire. Je dirais l'interférence des « ki ». C'est pourquoi nous pouvons dire que, même à une étape où on effectue le sémé sans avoir conscience du « ki », l'essentiel du « sémé » consiste dans le « ki ».
Je pense que ce niveau de combat est inconnu dans beaucoup de disciplines (le judo, le karaté, la boxe...) dans lesquelles la conscience des adeptes est limitée aux éléments les plus directement perceptibles : la vitesse, la force, l'agressivité... C'est une perception très difficile à stabiliser dans un combat de percussion comme le karaté. Personnellement, ma préoccupation principale est la mise en évidence et l'application de cette forme du combat dans la pratique du karaté.
C'est donc en kendo que nous pouvons constater, de la manière la plus concrète, le rôle de ce qu'on appelle le « ki ». Sur ce point, le kendo est une discipline privilégiée. Cependant, il ne s'agit pas de faire un éloge inconditionnel du kendo. Car, anciennement, le kendo semble avoir comporté des techniques corporelles bien plus riches avec un registre technique plus large. Rapporté à sa tradition, le modèle du kendo actuel me semble être incomplet, surtout en ce qui concerne la formation générale du corps et les règles du combat. Je pense que ce sont des points auxquels les adeptes contemporains ne peuvent qu'être sensibles s'ils approfondissent la valeur du kendo « en tant que budo ».
En tout cas, nous pouvons dire que c'est au moment où l'adepte commence à ressentir vivement le rôle du « ki » que sa pratique du combat tend à se constituer en une voie et qu'apparaît une véritable conscience du budo.
Pourquoi ?
Ressentir vivement le rôle du « ki » implique qu'un adepte pratique le combat en cherchant à « frapper après avoir gagné ». Il ne s'agit pas de chercher à vaincre en portant un coup à tout prix mais de porter le coup avec une certitude. Il s'agit donc de construire un combat dans lequel la justesse de la sensation est confirmée par une frappe assurée. Lorsqu'il atteint ce niveau, l'adepte attache une grande importance au soubassement du combat, c'est-à-dire au combat du « ki », celui qui se déroule avant l'échange effectif des frappes.
Si, par le sémé ou par l'offensive du « ki » de l'adversaire, vous êtes troublé et esquissez un mouvement de défense dans le vide, c'est que vous avez agi explicitement contre ce qui est implicite. Par ce fait, vous avez commis une erreur dans le discernement de la réalité. Si vous vous en rendez compte instantanément, vous ressentez en vous-même une dissociation car votre esprit ne peut pas retenir le corps dans son geste erroné. Si vous esquissez un geste inutile, c'est parce que l'adversaire a réussi à vous faire bouger malgré vous. Vous avez donc perdu à cet instant précis la possibilité de prendre l'initiative et donc perdu avant de recevoir son coup.
Lorsque votre perception est ouverte à l'interférence des « ki » , perdre de cette façon est aussi important que recevoir un coup effectif. Votre problème devient alors : comment discerner le vrai du faux, comment rester sans trouble contre l'offensive de l'adversaire par le geste ou par le « ki ».
Lorsque vous cherchez l'occasion d'attaquer l'adversaire, vous menez le sémé pour gagner le combat des pointes afin que l'adversaire dévie la pointe du sabre de sa ligne centrale, sa ligne vitale. L'adversaire qui cède une ouverture malgré lui devient vulnérable. A cet instant, vous lui portez un coup, c'est une victoire incontestable. Lorsque vous touchez par chance, vous ne serez pas satisfait si l'adversaire reste imperturbable malgré le coup. Vous vous direz alors : j'ai frappé, mais ma frappe ne parvient pas à troubler son esprit. Votre problème sera alors : comment faire bouger l'esprit de l'autre par votre « ki » ?