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La notion de do (voie), sa transposition
« Do » peut être traduit par voie, chemin, discipline mais aucun des termes énoncés ne rend compte de cette notion qui est présente dans l'ensemble des arts traditionnels japonais . C'est un long chemin vers la perfection dans lequel on s'engage et où, par l'approfondissement assidu d'une discipline, on se dirige vers un état d'esprit qui permet le déploiement des facultés humaines dans tous les autres arts, en vertu de l'idée qu'à un certain niveau de profondeur, tous les arts se rejoignent. Jigoro Kano continue ainsi : « Le judo n'est donc pas un simple art martial, c'est une grande voie qui peut être appliquée à n'importe quel domaine... Le judo n'est essentiellement ni art martial, ni éducation physique ; c'est la voie universelle qui peut se joindre à tout. ».
Elaboré dans le monde clos de la société féodale, la notion de « do » reposait sur la conception d'un ordre de l'univers. Suivre la voie, c'était se mettre en harmonie avec cet ordre universel.
J. Kano se trouve aux prises avec un univers dont les limites ont reculé, dont l'ordre a basculé avec le début de l'industrialisation capitaliste. La société féodale, stable, assignait à chacun une place selon la situation de sa famille. Kano, lui, cherche à s'orienter dans une société aux perspectives à la fois ambitieuses et incertaines. Désireux d'établir un ordre nouveau, il va puiser dans la tradition, remettant à l'honneur l'idée de « voie » c'est à dire la recherche d'une conformité avec l'ordre de l'univers. Le principe qu'il cherche à faire revivre dans le judo est celui de l'ordre universel, la preuve de sa validité étant fournie par l'efficacité du jiu-jitsu. Celui qui retrouve cette tradition parvient en effet au déploiement d'une énergie vitale qu'il n'était pas conscient de posséder et qui, face à la force, lui donne la possibilité de vaincre.
Le déplacement opéré par J. Kano revient donc à un processus d'objectivation par lequel il propose explicitement une méthode à vocation universelle aux Japonais qui se lancent à la conquête du monde moderne et auxquels s'offrent des possibilités de promotion sociale.
Mais le décalage d'avec la tradition apparaît dans toute son ampleur si l'on se réfère à ce qu'était, à l'ère Edo, « la voie du guerrier ».
La voie du guerrier
Un bushi existe socialement par sa position dans une famille située elle-même par rapport à celle de son Seigneur. Une des caractéristiques de féodalité japonaise de l'ère Edo est d'exclure la pluralité des liens de dépendance. Un guerrier n'a et ne peut avoir qu'un seul Seigneur et quelle que soit la stature de ce dernier, le lien est exclusif, le dévouement qu'il lui doit est absolu et doit orienter toute sa vie. Cette relation se place dans une temporalité associée aux ancêtres, et l'inscription dans l'histoire, celle du nom de la famille, de son renom prime sur la vie des personnes. L'acte de mort volontaire qui est la manifestation concrète, limite, de ce que doit être la vie de guerrier, ne prend son plein sens social que s'il est accompli sur l'ordre ou avec le consentement du Seigneur auquel un guerrier est redevable de sa vie. Il est des exemples illustres de suicide collectif de tous les membres d'une famille à la suite de la défaite ou du déshonneur du chef de celle-ci.
Ce que nous retiendrons ici est le caractère univoque de la relation où chacun se trouve engagé dès sa naissance. La ligne étant tracée, c'est dans la façon de la suivre que va se faire le travail d'élaboration sociale et culturelle. La voie du guerrier est une manière de s'investir profondément et entièrement dans une voie tracée de telle sorte que cet investissement débouche sur un univers ouvert, celui de la recherche de la perfection au moyen de la pratique de l'art.
Par un travail intense et répétitif de la technique, l'énergie se déploie en repoussant toujours plus loin les limites, suivant un chemin jalonné par l'image des maîtres présents et de la chaîne des prédécesseurs envers lesquels se développe un processus complexe d'identifications.
La voie du guerrier représente une cristallisation de la conception du monde et du système de valeur des guerriers. La codification et la ritualisation y sont poussées à l'extrême mais leur expression et leur transmission passent principalement par le corps et non par la parole. Une gestuelle précise apprise par la répétition dès l'enfance manifeste et réactive en permanence les situations réciproques dans la chaîne des rapports hiérarchiques. De même, par la répétition de gestes formalisés et répétés, la mort est rendue présente ; mort que l'on est susceptible de donner ou de recevoir (arts martiaux) ou de se donner à soi-même (cérémonie du seppuku). Pour un guerrier, le port du sabre est symbole concret de son acceptation de mort. « Ne pleure pas, le seppuku fait beaucoup plus mal » dira-t-on à un jeune garçon qui s'est blessé. Le sabre, symbole de la classe des guerriers, est une manifestation concrète d'une gestuelle toujours présente et par laquelle passe la représentation de soi.