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Investissement du travailleur et production capitaliste
La pratique des arts martiaux est le plus souvent au Japon associée aux années d'études et, à regarder de plus près le rôle joué par les clubs d'arts martiaux des universités japonaises, un processus de reconnaissance sociale de leur valeur éducative vient à jour. En effet, à l'université, ceux qui pratiquent les arts martiaux le font en s'y investissant énormément, cependant il est extrêmement rare qu'ils continuent après la fin de leurs études. La pratique des arts martiaux est totalisante et les clubs forment à l'intérieur de l'université un milieu clos où les participants apprennent dans l'accomplissement d'une activité physique à vivre avec leurs pairs, leurs aînés, leurs cadets. A leur entrée dans l'entreprise, ils transposent dans leur travail cette façon de s'investir et se trouvent préparés à s'insérer d'une façon à la fois dynamique et docile dans l'ordre hiérarchique. Absorbés par leur travail dans l'entreprise, ils n'ont pas la possibilité de continuer longtemps à s'entraîner mais gardent une relation suivie et protectrice avec les cadets de leur club universitaire dont ils ne cessent jamais de faire partie. Le corps de leur jeunesse, continuant de vivre dans leur mémoire, crée, sur la base de cette expérience vécue, une solidarité avec les étudiants plus jeunes qui leur ont succédé. Par la dynamique d'identifications qui leur font prendre en charge socialement les générations successives, la prolongation par ces étudiants de l'activité physique qui a été la leur autrefois compense leur abandon, leur permettant d'investir toute leur énergie dans l'entreprise.
L'exemple des clubs d'arts martiaux éclaire le processus par lequel tend à se perpétuer ce mode d'investissement. dont l'anecdote suivante rappelle la filiation :
A ses débuts, l'Etat japonais a concentré son effort sur la mise en place d'une infrastructure industrielle de base. Ainsi en 1872, dans le département de Gunma, une usine de filature a été construite et devait commencer à fonctionner sous la direction d'ingénieurs français. Mais il a été impossible de trouver des ouvrières car une rumeur s'était répandue assimilant les Français, buveurs de vin rouge à la morphologie étrange, à des vampires, et l'on pensait que celles qui viendraient travailler dans cette usine s'y feraient sucer le sang. L'apprentissage de ces techniques européennes représentant une nécessité du développement national, il fallut que les dirigeants recrutent des ouvrières parmi les filles des anciennes familles de guerriers qui finirent par accepter de se soumettre à cet apprentissage avec l'idée qu'elles allaient y risquer leur vie. C'est ainsi que furent formées de 1872 à 1876, les 2000 pionnières qui furent ensuite chargées d'instruire les ouvrières des usines des autres provinces.
Selon le schéma marxiste classique, la division capitaliste du travail repose sur l'exploitation commune du travail d'ouvriers contraints de vendre en tant que marchandise leur force de travail, opérant par là une dissociation entre la personne et sa force de travail. L'augmentation de la productivité repose sur la mise en commun de la force de travail des ouvriers. En Europe, celle-ci a été dès l'origine réalisée au prix de la plus dure contrainte, domination, répression, contrôle s'y combinant à la division et à l'organisation collective des tâches.
Dans le système japonais, tel du moins qu'il fonctionne dans les grandes entreprises, si la recherche de l'accroissement de la plus-value reste une loi du capital, les termes du rapport social de production sont, selon notre hypothèse, sensiblement différents.
C'est sur la base de la forme d'investissement du travailleur que nous venons d'exposer que s'est développé le système de l'emploi à vie dans lequel il ne s'agit pas de la vente d'une force de travail dissociée de la personne mais d'un engagement réciproque à long terme où le salarié intervient comme personne disposant globalement de sa force de travail et non comme vendeur d'une force de travail susceptible d'être redivisée à la demande.
A l'intérieur de l'entreprise qui obéit au principe capitaliste d'optimisation de la production, le travailleur salarié se situe comme partie prenante d'une communauté : aussi dans la combinaison par laquelle s'établit la division du travail, la part de la contrainte, de la surveillance et du contrôle de la production est-elle, en regard de l'objectif d'organisation de la production commune, bien moindre que dans le cas de figure classique. D'une manière générale, la surveillance est assurée implicitement par le contrôle des uns sur les autres plutôt que par une maîtrise spécialisée. Ce système laisse plus de souplesse pour la définition et les modifications des postes de travail.
Dans ces conditions, l'exercice du pouvoir à l'intérieur de l'entreprise s'appuie plus sur le consensus que sur la contrainte. il est organisé selon des formes issues de la société traditionnelle : petits groupes fortement intégrés, structurés selon une chaîne hiérarchique, acceptation de relations hiérarchiques asymétriques (conçues comme des rapports de personne à personne où jouent identification et prise en charge), recherche de l'harmonie ou de l'équilibre du groupe par la prise en compte des situations réciproques. A chaque niveau de la hiérarchie, le rôle du chef est beaucoup plus d'assurer la réalisation du consensus que de donner une direction.
Aussi, dans l'équilibre qui s'établit à l'intérieur d'une entreprise Japonaise, ce système hiérarchique basé sur des relations de personne à personne introduit-il, de fait, des limites au pouvoir du capital.
Vu d'Europe, on s'attendrait à ce que l'exploitation intensive des travailleurs japonais corresponde à une exacerbation des contradictions mais les rapports de production développés par le capitalisme japonais intègrent un ensemble de rapports sociaux issus de la féodalité centrés sur des formes collectives de solidarité, qui, s'ils ont pour effet actuel de réduire le vécu de l'aliénation, pourraient s'avérer à double tranchant.