REVUE « CRITIQUE » : 428-429, Janvier-Février 1983, p.93-109
La tradition des arts martiaux et la productivité japonaise
Claude Bauhain, Kenji Tokitsu
La tradition des arts martiaux et la productivité japonaise
L'image internationale du Japon c'est TOYOTA, HONDA, SONY et aussi le judo, le karaté.
L'essor du capitalisme japonais doit beaucoup à l'attitude des salariés vis-à-vis du travail. Leur assiduité et leur efficacité expliquent en effet largement la productivité élevée de l'industrie nippone. On les attribue souvent à la transposition paternaliste de l'idéologie féodale. C'est partiellement vrai mais superficiel. Je pense que ce phénomène repose sur une conception et une pratique sociales de l'action qui plongent leurs racines au plus profond du psychisme collectif. Il est indiscutable qu'on y trouve la trace de la période féodale mais avec des transformations.
Le capitalisme et la conception japonaise du travail
La haute productivité de l'industrie japonaise ne peut s'expliquer, ni par un schéma strictement économique, ni par la seule idéologie, mais par un faisceau de pratiques sociales qui caractérisent l'ensemble de la société. A travers l'infléchissement qu'elles ont connu au moment de passage de la société féodale japonaise à un capitalisme national, ces pratiques permettent d'expliquer comment les entreprises japonaises ont pu se donner le moyen d'exploiter les prolétaires tout en dissolvant partiellement la réalité vécue de leur aliénation.
Le travailleur qui entre dans une grande entreprise japonaise y reste toute sa vie, l'ancienneté entraînant promotion et augmentation de salaire : dès ce jour, chacun des aspects de sa vie est soumis aux rapports de travail. Les relations hiérarchiques qui existent dans l'entreprise s'étendent jusqu'à la vie privée. Les vacances au sens européen n'existent pas. Vu d'ici, le système paraît étouffant.
Or les travailleurs japonais le supportent. Mieux, ils ne ressentent pas ces relations comme une intrusion de l'entreprise dans la vie privée mais simplement comme leur appartenance totale à un groupe. Psychologiquement, la force de travail n'est pas dissociée de la personne. C'est ainsi qu'un jour de « grève générale » (on appelle ainsi au Japon la grève des transports), certains marcheront plusieurs heures le long de la voie ferrée pour se rendre à l'entreprise afin d'être présents, même s'ils ne leur est pas possible de travailler effectivement ce jour-là.
Le système repose sur le fait que l'activité laborieuse s'inscrit dans un rapport d'appartenance au groupe qui permet au travailleur de s'investir profondément dans cette activité et qui diminue par là les contradictions.
Or cette attitude vis-à-vis de l'action découle des modèles sociaux constitués pendant la période féodale qui, rappelons-le, remonte pour les Japonais à un passé récent (le régime féodal s'étant maintenu jusqu'en 1867).
La dernière période féodale (l'ère Edo) a représenté 260 ans de paix et de repli pendant lesquels la classe guerrière a dominé une société hiérarchisée et réglementée de façon rigide (société à base agraire où l'artisanat et le commerce intérieur se sont développés). Les modèles sociaux dominants, ceux des guerriers, articulés autour de la pratique des arts martiaux, de la symbolique du sabre et de la mort, ont alors pénétré l'ensemble de la société et exercé une influence manifeste sur toute la production culturelle de l'époque.
Document d'archive écrit en janvier 1983
par Kenji Tokitsu - publié dans Critique n°428-429 - Revue générale des publications françaises et étrangères. Publié avec le coucours du Centre National des Lettres