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La voie de la souplesse (judo)
Partant de ce mode d'investissement où la tension vers la perfection amenait à repousser sans cesse ses propres limites, J. Kano explique la notion de « l'utilisation maximale et adéquate de l'énergie vitale » qui va dans le sens de la division du travail qui s'amorce. En effet, il opère dans la totalité concrète que représentait la voie, inséparable de la personne qui s'y engageait, une rupture par la recherche d'une méthode analytique (et d'une certaine forme d'objectivation).
Dans son école de judo, le kodokan (maison-kan où l'on enseigne-ko la voie-do), il établit d'emblée une distinction entre trois directions :
Mais, il n'ira pas, et c'est là un des points qui nous intéressent, jusqu'à rompre le lien entre la méthode et la personne, c'est ainsi qu'il écrivait :
« 1. La perfection de soi passe pour l'essentiel par l'utilisation optimum de l'énergie vitale.
2. La perfection de soi s'atteint en aidant les autres à y parvenir.
3. La perfection de soi et d'autrui est la base de la prospérité humaine. »
C'est dans les cours de morale et les règles de vie de son école privée que s'affirment le plus clairement l'idéologie et la pratique que le fondateur du judo cherchait à mettre en place. L'école, ouverte aux garçons de l'âge du secondaire à celui de l'université, avait pour but la formation de l'homme.
J. Kano a ainsi formulé l'essentiel de son cours de morale :
Dans les deux derniers préceptes, J. Kano exprime l'idéologie dominante de l'époque. En effet, le nouveau pouvoir issu d'un mouvement né dans la classe des guerriers pour répondre à la menace des puissances occidentales, tendait à réinvestir sur l'image du Japon, représentée par la double figure de l'Empereur et de l'Etat, le potentiel de dévouement hérité des anciens liens féodaux.
L'école de J. Kano est un excellent exemple de la manière dont cette idéologie se combine au volontarisme et l'ascétisme dans la formation des futures cadres d'Etat ou d'entreprise. Beaucoup plus que les chefs d'entreprise, les personnages clefs de remarquable démarrage industrielle japonais furent les cadres d'Etat ou d'entreprises qui avaient fait des études leur permettant d'assimiler et de développer certains aspects des modèles de production occidentaux, dans des formes idéologiques et des modèles d'action proches de la tradition.
Si nous reprenons l'analyse de Max Weber, à la naissance du capitalisme occidental, volontarisme et ascétisme s'articulaient, dans l'ethos du chef d'entreprise protestant, à l'individualisme et à la finalité divine du travail conçu comme vocation de l'homme pour déboucher sur la dynamique de l'accumulation. Aux premiers temps de l'industrialisation capitaliste du Japon, volontarisme et ascétisme s'articulent au dévouement, au bien commun pour déboucher sur le développement de la production nationale. La tendance intégrative des groupes japonais et l'identification des objectifs de production au développement du pays jouent concurremment pour faire de l'entreprise ou de l'administration dont on fait partie le lieu mythique de ce bien commun.
Vaincre quelle que soit la difficulté, prendre l'habitude de la maîtrise de soi, du travail et de l'effort, contribuer au bien des autres avec courage, voici en quelques mots l'état d'esprit demandé aux étudiants qui vont devoir construire le Japon moderne. La vie des élèves de J. Kano était régie par une discipline stricte et ascétique.
Les règles de vie à l'école gravitent autour de la relation maître-disciple qui requiert de la part de l'étudiant un engagement total dans la poursuite de la voie qu'ils ont choisie. Les règles apparaissent comme une formalisation des deux premiers principes du cours de morales de J. Kano.
« Etudiez en vous investissant complètement, en fixant un but à votre vie.
Allez vers une grande réussite future sans vous laisser troubler par l'immédiat. »
Elles renvoient à l'idée de la perfection de soi qui était un élément constitutif de la recherche traditionnelle de la voie et dont le premier pas était la capacité de se maîtriser dans l'action, c'est-à-dire l'acquisition pratique parfaite d'une technique.
Inviter l'étudiant à se plonger complètement dans l'étude répond à sa demande, la force de la détermination dont il fait preuve est d'ailleurs une des conditions déterminantes de son admission à l'école.
L'acceptation de la discipline se fait par une démarche d'identification au maître qui observe lui-même une discipline et offre l'image de celui qui est plus avancé sur le difficile chemin où s'engage l'étudiant. La manifestation de son avance est tangible, concrétisée par sa maîtrise dans la pratique de l'art où il domine les étudiants.
Cette démarche se situe dans le prolongement de la tradition japonaise où il n'existait pas de grands internats et où les écoles, qu'il s'agisse d'arts martiaux ou d'artisanat, reposaient sur la présence d'un maître qui pouvait être aidé d'assistants intervenant comme ses représentants. L'engagement conçu sur le modèle féodal allait de l'élève à ce maître unique capable de lui transmettre son savoir. « Erre trois ans à la recherche d'un maître », dit le dicton populaire.
Lors de la constitution du nouveau système d'enseignement inspiré de l'Occident, la figure de l'enseignant s'est constituée à partir de l'image du maître. Et, aujourd'hui encore, le respect envers les enseignants se double d'une exigence de moralité. La réprobation sociale d'une faute est bien plus forte si celle-ci a été commise par un enseignant. La discipline dans le système traditionnel avait pour fin la recherche d'une augmentation de la maîtrise de chacun sur son propre corps au moyen d'une efficacité dominée. Il est donc vraisemblable que, malgré l'adoption dans les écoles et l'armée japonaise d'une organisation et de disciplines formellement calquées sur celles des pays occidentaux, cette acception de la discipline, avec les effets sociaux qui en découlent, ait persisté.
En Europe, « les disciplines sont devenues, au cours des XVII° et XVIII° siècles, des formules générales de domination ... La discipline fabriquent ainsi des corps soumis et exercés, des corps « dociles »... D'un mot : elle dissocie le pouvoir du corps ; elle en fait d'une part une « aptitude », une « capacité » qu'elle cherche à augmenter ; et elle inverse d'autre part l'énergie, la puissance qui pourrait en résulter, et elle en fait un rapport de sujétion strict » ( Michel Foucault, Surveiller et punir), alors qu'au Japon la discipline n'a pas eu cet effet de dissociation interne en raison du dynamisme des identifications. En effet, la relation au supérieur se place dans une chaîne hiérarchique et inclut toujours un rapport d'identification ambivalent qui comprend l'acception et la révolte dont l'énergie sera canalisée dans le processus de répétition conçu comme une progression.