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La tension contrariée vers la totalité
Jigoro Kano, nous l'avons vu, aspirait avec le judo à mettre en place une formation globale de l'homme en conformité avec l'ordre de l'univers. Sa technique conçue et pratiquée par lui selon le modèle traditionnel était reçue par ses contemporains comme une réalisation complète de ce qu'il était en tant qu'homme. Mais il vivait au moment d'introduction au Japon de la division de travail occidentale et, dans son effort d'explicitation et de transmission pédagogique, se fait jour la tendance à l'objectivation et à l'instrumentalité. C'est ainsi, nous l'avons vu, que dans l'enseignement du judo, il distingue trois parties : éducation physique, méthode de combat et formation morale.
Le judo connaîtra rapidement un grand succès en tant que méthode de combat inscrite dans un ensemble de règles codifiées. C'est la tendance analytique de Kano et le décalage du judo par rapport aux arts martiaux traditionnels qui en fera le succès. L'activité du judo totalisante au départ subit une modification qui rend possible une pratique partielle s'inscrivant à côté d'activités principales dans le cadre de la division du travail qui se développe. Le système rationnel de conventions introduit dans le judo permet un affrontement effectif, mais limité, avec une mesure de l'efficacité qui se déplace vers des critères extérieurs et est attestée par des grades multiples. Ceci le rend susceptible de s'inscrire dans le temps capitaliste parmi les activités rentables et mesurables.
Lorsque Gichin Funakoshi - qui dans les années 1920, a introduit dans l'île principale du Japon le karaté originaire de l'île méridionale d'Okinawa - rencontre J. Kano, ce dernier lui dit : « En karaté, il n'y pas de grades, mais vous savez, s'il n'y a pas de grades, il ne se développera pas. ». Peu après, G. Funakoshi introduit lui aussi un système de grades inspiré du judo.
Finalement tous les arts martiaux japonais diffusés aujourd'hui ont repris du judo le système de grades et une délimitation des techniques qui se fait de plus en plus étroite avec la généralisation des compétitions qui tendent vers le spectaculaire. Issu également du jiu-jitsu avec une accentuation mystique, l'aïkido, dans lequel on ne fait pas de compétition, a repris lui aussi le système de grades. C'est à l'imitation du judo que leur appellation a été changée (le ken-jutsu par exemple devient ken-do) pour se réclamer explicitement de la notion de « do », au moment où la réalité de la pratique du « do » s'estompait.
Cette transformation des arts martiaux dans le sens du courant capitaliste leur a permis de trouver dans la société japonaise une audience qui n'a pas cessé de s'élargir jusqu'à aujourd'hui. En tant que sport de combat, ils font l'objet de compétitions internationales.
Mais ne nous laissons pas tromper par cette apparence. Au Japon, la pratique de ces activités se situe dans la continuité des arts martiaux traditionnels auxquels la référence est explicite. Le judo, en France, est un sport de combat éducatif qui convient particulièrement bien aux enfants. Au Japon, le terme judo continue de véhiculer l'idée de la voie (do) ; se mettre au judo ou au kendo n'est donc pas la même chose que se lancer dans le football ou de base-ball. L'image sociale de l'art martial comporte celle d'une continuité de la culture. Revêtir un kimono, nouer correctement sa ceinture est déjà lourd de sens. D'emblée la perfection du geste et la répétition requise pour l'apprendre replacent l'adepte dans les schèmes d'action traditionnels. Le rapport qu'il entretient avec l'enseignement est celui de l'identification au maître ou à son représentant.
A partir de là, même si les critères d'efficacité sont extériorisés sur le modèle du sport ou de l'éducation physique, les rapports qui se nouent, la réalité de la pratique réintroduisent la pluridimensionnalité de la voie. Et dès que quelqu'un commence à pratiquer avec sérieux, il est tenté d'aller à la rencontre de cette enveloppe totalisante toujours virtuellement présente et dont le modèle se trouve dans le passé. Mais cette tentative débouche souvent sur une impasse car le modèle de la compétition est devenu dominant et les techniques sont orientées dans ce sens, au détriment de la subtilité du travail à long terme. A 35 ans, on renonce à être le meilleur dans des compétitions où le jeu des règles restreint les possibilités stratégiques et de ce fait l'image du maître perd sa consistance et doit être recherchée dans un passé toujours plus éloigné.
Décalé de la réalité de la production contemporaine à cause de sa potentialité totalisante, le modèle d'action que nous avons décrit à partir de l'exemple des arts martiaux conserve cependant une valeur sociale positive. Lors de leur introduction au Japon, il arrive même que des activités nouvelles s'organisent selon ce modèle; il n'est que de considérer la pratique japonaise de base-ball ou de football. C'est ainsi que le tournoi annuel de base-ball entre les lycées est devenu un événement d'ordre national. Toute la vie du lycée, pendant quelques jours, est suspendue au sort de ses champions. Ce qu'ils consumeront dans ce tournoi représentera l'investissement de leur énergie au cours des trois années pré-universitaires. L'entraînement quotidien dure plusieurs heures et se poursuit sans interruption dimanches et jours de congé. Il est habituel de répéter le même geste pendant une heure ou plus à la suite afin de mieux le dominer. Certains parlent même de la voie du base-ball.