Les exercices multidisciplinaires des samouraïs.
Selon la tradition, au cours de sa formation, un samouraï devait connaître les 18 disciplines du budo. Parmi celles-ci, les trois disciplines de kenjutsu, jujutsu et « iaï » sont particulièrement complémentaires et forment un ensemble, c'est pourquoi au Kuroda Dojo, ces trois disciplines se pratiquent en parallèle. Il va de soi qu'après avoir dégainé le sabre en « iaï », c'est de l'art du kenjutsu dont on a besoin. C'est pourquoi la liaison entre ces deux pratiques est facile à comprendre. Mais, dans ce dojo, on apprend aussi par le jujutsu les différents mouvements nécessaires pour bien dégainer le sabre et la manière de canaliser la force.
Dans tous les arts martiaux, il est important d'apprendre à effacer le mouvement préalable du corps et de l'esprit que l'on appelle en terme du budo « kéhaï ». En karaté ou en boxe, on l'appelle « téléphone punch ». Effacer le « kéhaï » est un des centres de l'apprentissage du sabre et de tous les autres arts. Il faut que le mouvement d'attaque s'effectue sans préalable, à partir du néant. C'est ce que vise la frappe en « un seule cadence » (ichi hyoshi) de Musashi.
Une partie de l'efficacité du « iaï » repose sur cette capacité d'effacer le « kéhaï ». Les samouraïs ont apporté une très grande attention à élaborer des façons d'effacer le « kéhaï » non seulement dans la pratique du budo, mais dans les gestes de la vie quotidienne. Par exemple, il fallait apprendre à marcher sans bruit en dissimulant sa présence physique. Cette recherche conduit à dissimuler l'intention. On apprend à effacer la pensée d'attaque lors d'un guet-apens car la tradition enseigne que si la volonté d'attaque est forte, elle est susceptible d'être captée par l'autre. Celui qui se dissimule doit aussi dissimuler son esprit.
Dans l'école de Kuroda, ce souci d'effacer le « kéhaï » est manifeste dans la technique particulière de déplacement appelée « musoku no hô », ce qui signifie littéralement « méthode sans les pieds ». Il s'agit d'effectuer un mouvement sans que les autres perçoivent les mouvements de vos pieds. Dans ce déplacement particulier (photo 3) la position des pieds est tout à fait différente de celle qu'on prend en kendo moderne.
T. Kuroda dit : « Le kendo moderne est bâti sur la compétition avec le shinaï et ne représente pas la tradition du sabre des samouraïs dans laquelle il existe très grand nombre de déplacements et de mouvements grâce auxquels le sabre obtient l'efficacité. Mais ces traits ont été omis au nom du modernisme. Comment les kendokas pourraient-ils parer avec aisance des attaques au tibia. Comment peuvent-ils substituer leur shinaï en sabre ? ». Il porte des critiques sévères au kendo moderne.
Selon T. Kuroda les techniques du corps telles que les déplacements et les mouvements spécifiques du corps que le kendo moderne a enterrés étaient la source de l'efficacité du sabre. Et, de fait, lorsqu'il manie son sabre particulièrement lourd et long, aucun signe d'effort particulier n'est pas apparent en lui. Pourtant très lourd, le sabre a l'air de courir tout seul.
T. Kuroda dit : « Si je manie ce sabre avec une force ordinaire, cela demande une très grande puissance physique. Mais c'est l'ensemble de mouvements du corps qui constitue la technique par laquelle mon sabre se meut en obtenant de la puissance. Je me fatigue pour apprendre cet ensemble technique, mais je ne me fatigue pas lors de l'exécution d'une technique. Selon moi, il en est ainsi d'une véritable technique. ».
En effet, lorsqu'on apprend le jujutsu dans son dojo, toutes les indications sont données en rapport avec le sabre.
Il dit : « Pour bien faire le iaï et le kenjutsu, la technique du corps qu'on apprend en jujutsu est indispensable et vice versa. ».
Ainsi, durant trois semaines, j'ai appris dans ce dojo les trois disciplines, alors que je pensais apprendre seulement le « iaï ».
L'art du « iaï » consiste à transformer par la technique une position défavorable en avantage.
Document d'archive écrit en 1989
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido