A cette époque, on considérait que, parmi les policiers de Tokyo, plus de deux cent cinquante avaient un niveau suffisant pour diriger un dojo. A Tokyo, on comptait plus de 30 dojos de kenjutsu (ou gekiken) dans la police et il ne se passait pas de mois sans que soit organisé un tournoi. Le tournoi le plus important était le « Hômén-gekiken-kaî », qui avait lieu dans tous les quartiers de Tokyo. La ville était divisée en 6 unités de « hômen », le hômen étant une unité de groupement de quartiers. Chaque « hômen » contenait de 400 à 500 adeptes de gekiken. Le tournoi était organisé dans chaque unité et, souvent, plusieurs unités se regroupaient. Chaque commissariat mettait sa fierté et son honneur dans ses combattants et recherchait des adeptes de talent.
S. Takano dirigeait, avec deux ou trois autres professeurs, l'entraînement des 90 policiers du commissariat de Motomachi. Sitôt terminés les jigéiko, il se changeait pour repartir à pied à la Préfecture afin s'y entraîner. Il ne lui était pas possible de se reposer un instant car il était habituel qu'avant la fin de l'entraînement à Motomachi, il reçoive un télégramme de la Préfecture : « Venez immédiatement à l'entraînement. ». A cette époque, la liaison téléphonique n'était pas établie entre les commissariats et la Préfecture.
L'entraînement à la Préfecture de Police.
L'entraînement de la Préfecture de Police était célèbre pour sa dureté ; il était dirigé par de grands adeptes tels que Yoshimasa Kajikawa, Umanosuké Uéda et Sosuké Henmi. Ces maîtres, au cours des bouleversements sociaux de la fin de l'ère Edo, avaient eu l'expérience des combats au sabre.
S. Takano raconte ses souvenirs de cette époque :
« Dans ma jeunesse, nous avons fait un entraînement de douze heures. C'était une épreuve destinée à sélectionner quelques adeptes qui feraient un voyage tout autour du Japon. Au départ, nous étions dix parmi lesquels se trouvaient Z. Kawasaki et K. Takahashi. Il s'agissait de faire face, en combat, à partir de 18 heures jusqu'à 6 heures du matin sans interruption. Pour cette épreuve, les maîtres de kenjutsu de chaque commissariat du Tokyo venaient avec la volonté de nous écraser. Vers minuit, à cause de la fatigue et du sommeil, les nerfs commençaient à flancher et ceux qui se trouvaient au centre du dojo étaient projetés immédiatement au sol. On ne peut réussir que si on arrive à tenir jusqu'à la fin. Vers deux heures du matin, j'ai été pris par l'envie de laisser tomber, parce que c'était tellement dur. Mais tandis que je réussis à peine à me tenir le dos contre le mur en pointant mon shinaï vers l'adversaire, on vient me ramener au centre du dojo pour me frapper et me donner des tsuki. En me défendant, je suis pris par le sommeil qui me fait baisser les paupières. Nous sommes comme de petits poissons dont se jouent des vagues immenses. Mais surprenant est l'esprit d'un homme. En entendant le premier coq chanter, à côté du dojo, je découvre une force nouvelle. Avec la lumière blanchâtre de l'aube, ma conscience s'éclaircit. Nous tirons, à notre tour, au centre du dojo ceux qui nous avaient torturés il y a quelques heures, c'est notre vengeance. En tous cas, seuls nous trois, parmi les dix, avons réussi à terminer cette épreuve, ce qui a fait notre popularité. Durant tout ce temps je suis allé trois fois aux toilettes et ai bu trois fois une soupe du riz. Après cette épreuve, on pisse le sang et il a fallu une semaine pour nous remettre de la fatigue. Durant la période de récupération, on dort en ronflant fort mais l'esprit n'est pas endormi car on continue à rêver que l'on combat avec son shinaï en main. C'est à cette époque que l'entraînement était le plus dur. ».
Au cours de cet entraînement appelé « tachigiri », lorsque sa conscience est affaiblie par la dureté de l'entraînement, l'image du jeune adepte nommé Takaharu Naîto revient à l'esprit de S. Takano.
« Il a fait face durant sept heures à tous les élèves de Henmi dojo qui l'attaquaient pour l'abattre, pour défendre l'honneur du dojo. Pourtant il n'a même pas une fois porté le parquet sur son dos. » (Porter le parquet sur le dos ou porter le dojo sur le dos était une expression courante qui signifiait être mis par terre. A cette époque, le kenjutsu comportait beaucoup de projections.).
S. Takano n'avait jamais vu T. Naîto, son image n'avait pas de visage pour lui mais son nom était gravé dans sa mémoire. Lorsqu'il est devenu professeur à la Préfecture de Police, il a cherché ce nom en pensant que peut-être il se trouvait parmi les professeurs. Il n'y était pas. « Il doit encore voyager portant son armure sur l'épaule, marchant vers un dojo. »
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 1989
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido