Il prend la garde en direction de cette voix, mais impossible de saisir l'état de l'adversaire. Sazaburo tente de capter le moindre trouble de l'air comme signe de présence et ferme les yeux sous le bandeau en se disant : « De toute façon, je ne vois rien. ». C'est alors que Mitsumasa touche la pointe de son shinaï avec le sien. Il s'élance et frappe, mais son shinaï pourfend seulement l'air. Mitsumasa tourne autour de Sazaburo sans faire de bruit et tape sur le sol. Sazaburo frappe vers le bruit et encore dans le vide. Cette forme d'entraînement aiguise remarquablement sa perception. Bien qu'il n'arrive pas à marquer à coup sûr, il arrive à se diriger vers l'adversaire en distinguant les moindres signes, bruits du sol et de respiration, mouvement de l'air et autres.
Un jour Mitsumasa se met lui aussi un bandeau sur les yeux pour combattre avec Sazaburo. Ils cherchent, tous deux, le plus petit signe de présence de leur adversaire. Sazaburo recule et se met dos contre le mur du dojo. Mitsumasa suit le léger bruit du déplacement en prenant la garde de gedan, tandis que Sazaburo pointe son shinaï en chudan et attend le mouvement de son adversaire. Tous deux restent un moment immobiles. Lorsque Mitsumasa finit par faire un premier mouvement en avant, Sazaburo s'élance avec un kiaï et frappe le men (tête) de son grand-père. Il avait, ce jour-là, 15 ans.
Mitsumasa invente encore d'autres entraînements pour Sazaburo. Il le conduit au bord d'une rivière, lui attache les deux jambes avec une ficelle et le fait combattre ainsi. Une autre fois, en hiver, il amène à la rivière Sazaburo et quelques uns de ses « uchideshi ». Il leur dit de se baigner tout habillés dans l'eau glacée, puis les fait s'entraîner jusqu'à ce que la chaleur que dégage leur corps sèche à peu près leurs habits.
Un garçon de 17 ans, formé de cette manière, ne peut qu'avoir confiance en lui et aussi faire monte d'un certain orgueil. C'est ce qui s'écroule lorsqu'il est battu d'une façon déshonorante par Okada. Nous connaissons déjà la suite. Revenons à la vie de S. Takano après son retour au dojo où il succède à son grand-père.
Le rival.
C'est à cette époque que celui qui sera toute sa vie son rival dans la voie du sabre prend place de son esprit.
Le Takano Dojo fait partie du courant Nakanishi de l'école Itto-ryu, il a pour concurrent le Henmi Dojo, situé à 12 km de Chichibu. Ce dojo est le centre de l'école Kôgen-itto-ryu qui, avec 8 autres dojos, compte 3.000 élèves. De nombreux adeptes de toutes les provinces le fréquentent, attirés par sa réputation. Le maître principal en est le sixième successeur, Aîsaku Henmi.
S. Takano entend raconter un événement qui vient de se produire au Henmi Dojo. Quelques jours auparavant, A. Henmi reçoit un jeune adepte de « musha-shugyo » qui sollicite un entraînement. Il est reçu selon la coutume de ce dojo. Sitôt qu'il finit de saluer le maître, il revêt une armure et se place au centre du dojo. Tous les élèves du dojo lui font face successivement en combat de ji-geiko. La politesse envers un adepte de « musha-shugyo » est de l'entraîner à tel point qu'il ne puisse partir du dojo qu'à quatre pattes. Ainsi l'honneur du dojo est protégé et l'adepte peut bénéficier de l'apport du dojo étranger. C'est pourquoi le voyage de « musha-shugyo » demande une grande capacité et détermination. Généralement, au bout de trois ou quatre heures, l'adepte reçu de cette façon annonce qu'il a atteint sa limite ou tombe à terre. Le jeune adepte, lui, continue durant sept heures sans ôter son armure. Tous les élèves du Henmi Dojo pensaient le faire tomber comme les autres, leur attitude se transforme en respect envers ce jeune adepte exceptionnel. A la fin, A. Henmi demande modestement à ce garçon de s'entraîner avec lui.
Après sept heures d'épreuve exceptionnelle, ce jeune homme mange de bon appétit le repas offert par le dojo. Avant de partir, il aide au travail de la maison pour remercier de l'accueil. Sa force physique n'était donc pas épuisée après cet exploit. Ce jeune homme est habillé pauvrement, car il voyage en dormant sous les étoiles ou sous le toit d'un temple, n'ayant souvent pour repas que des légumes crus donnés par les paysans. Il approfondit la voie du sabre en visitant les dojos célèbres. C'est cela le « musha-shugyo ».
S. Takano demande son nom. On répond : « Il s'appelle Takaharu Naîto. ».
Ce nom se grave fortement dans l'esprit de S. Takano et l'image de cet homme surgit de temps à autres comme une critique à l'égard de sa vie de maître du sabre en province. « Pendant que je vis en avançant dans le sabre dans des conditions tranquilles et confortables, « il » est en train de marcher seul, couchant dans la nature pour approfondir son sabre. Où voyage-t-il en ce moment ? ».
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 1989
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido