« J'ai quitté le pays en confiant une lettre aux élèves de dojo pour informer ma famille de ma décision. Devant mon grand-père et ma mère, j'avais honte d'avoir perdu de cette façon déshonorante. J'ai écrit que je ne reviendrais que lorsque je serais capable de me venger, après avoir approfondi mon art. Ma mère et les autres voulaient me faire revenir mais mon grand-père s'y est opposé en disant : « Laissez-le faire, il est normal qu'un garçon qui pense devenir un homme de sabre ait une pareille détermination.» ».
Cette description est révélatrice de l'attitude et de l'esprit avec lequel on pratiquait le kenjutsu à la fin de XIXe siècle. Aussitôt arrivé à Tokyo, sans doute sur la réputation de son grand-père, Sakichiro-Mitsumasa Takano, adepte réputé de Nakanishi-ha Itto-ryu, S. Takano est reçu au dojo « Shuseî-kan » que Tomonori Shibata vient d'ouvrir à Yotsuya. La même année, en 1879, la pratique de Geki-ken devient obligatoire pour les policiers et T. Shibata est nommé professeur de gekiken à la Préfecture de Police. Shibata était le 16ème successeur de l'école Kurama-ryu et avait fréquenté aussi l'école Onoha-Itto-ryu. Au cours de la discussion avec T. Shibata, S. Takano lui expose la raison de sa venue. Il dit : « Je veux recommencer mon entraînement pour pouvoir me venger. Quel est le dojo dont l'entraînement est le plus sévère à Tokyo ? » - « C'est le dojo de maître Yamaoka. ». En regardant l'armure qu'avait apportée S. Takano, dont le men et le koté étaient bien plus petits que les siens, T. Shibata dit : « Votre armure est trop petite pour être utile au dojo Yamaoka. Prenez en une dans mon dojo. ». C'est ainsi que S. Takano se présenta au dojo de Yamaoka Tesshu en Avril 1879.
Le Dojo Shumpukan
Tesshu demeurait alors dans l'ancienne maison de vassal principal de la seigneurie de Kyushu (Wakayama). Voici comment un des disciples qui habitait chez lui, Kogura Tetsuju (qui se nommait alors Watanabé Isaburô) raconte la vie quotidienne de la maisonnée, dans « Yamaoka Sensei Shôden- Oré no Shishô » :
« Comme le maître se dédiait au gekiken, deux ou trois adeptes venaient chaque jour et ils s'entraînaient, saignant de partout, sur la terre battue devant le vestibule. Leur nombre augmentait chaque jour et bientôt ils furent quarante à cinquante. Le maître fit ôter les cloisons d'un bâtiment long (nagaya) et y a fit mettre du parquet pour en faire un dojo... »
A cette époque le terme kendo n'était pas encore en usage, on disait « gekiken » ou « kenjutsu ». Isaburo Watanabé (plus tard Kogura) fut accepté comme élève à demeure (uchideshi) le 31 décembre 1881 :
« A ce moment, au Shumpukan (il confond car Shumpukan n'était pas encore construit), en plus d'une dizaines d'élèves à demeure (uchideshi), 70 à 80 élèves venaient chaque jour s'entraîner. La vie de l'élève à demeure est bien différente de celle des élèves d'une école ordinaire.
On se lève tous les jours à quatre heures du matin. On se passe rapidement l'eau sur la figure, il faut balayer le jardin, puis passer les serpillières dans le grand dojo. Et l'entraînement commence avant le petit déjeuner.
Au premier bruit de shinaï, le maître se lève et, dès qu'il s'est rafraîchi le visage, vient au dojo pour entraîner chacun de ses élèves internes. On prend ensuite le petit déjeuner. ÿtant le dernier arrivé, je devais terminer l'entraînement plus tôt pour préparer le repas de l'ensemble des élèves et servir le maître. Mais chacun desservait son couvert. La préparation n'était pas tellement difficile car on mangeait, avec le riz, une soupe à la base de haricots de soja et une salade ou un confit de radis.
Après le repas, on devait s'entraîner avec les élèves qui arrivaient de l'extérieur et je devait trouver le temps de faire les courses du déjeuner, désherber le jardin, préparer le bain, etc. ».
Cette vie a été celle de S. Takano pendant qu'il était élève de Tesshu.
Celui-ci fit construire dans le jardin, derrière sa maison, un dojo de 6,30 m de large et 14,40 m de long. Il l'inaugure le 20 Novembre 1883 et le nomme « Shumpukan » (maison du vent printanier). On considérait alors que c'était un grand dojo. Par rapport à la dimension d'un dojo d'aujourd'hui, ce grand dojo « Shumpukan » est plutôt petit, pourtant de nombreux élèves s'y entraînent. Pourquoi ? Parce que les formes d'entraînement et d'exécution technique étaient différentes alors. Au lieu de s'entraîner aux techniques à longue portée et à la rapidité que privilégie la tendance moderne du kendo, on s'y entraînait principalement avec l'idée de préparer le combat avec un sabre tranchant, le shinaï n'était qu'un intermédiaire. Le geste de pourfendre est sensiblement différent de celui de toucher avec le shinaï.
Document d'archive écrit en 1989
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido