L'histoire du karaté - n° 6 : La formation du kendo.
La formation du kendo : la jeunesse de Sazaburo Takano
Dans les six articles qui suivent, je présenterai l'histoire du budo moderne à ses débuts. Pour comprendre l'histoire du karaté, il faut connaître le terrain où il s'est développé et les influences qu'il a subies. Le kendo a été le modèle de référence dont se sont inspirées les autres formes de budo, y compris le karaté. Aussi commencerai-je par la vie de deux maîtres de kendo qui ont joué un rôle important dans la formation de kendo moderne. J'ai déjà relaté dans les articles précédents le combat modèle entre ces deux maîtres Takano Sazaburo et Naîto Takaharu.
La chronologie des années 1860-1880.
Lorsque commence cette histoire, en 1879, le kenjutsu - qui avait connu une période de grave crise de la modernisation du Japon dans les années 1870 - reprend. Les tournois de kenjutsu dédiés dans de nombreuses régions aux dieux des temples locaux redeviennent populaires dans tout le Japon. Beaucoup des maîtres d'arts martiaux, qui vont donner son visage au budo moderne, sont nés au cours des années 1860-1880 :
1860 : Naissance de Jigoro Kano.
1862 : Naissance de Sazaburo Takano et de Takaharu Naîto.
1866 : Naissance de Kentsu Yabu.
1868 : Naissance de Gichin Funakoshi.
1870 : Naissance de Choki Motobu.
1871 : Le royaume de Ryukyu déjà attaché au Japon, prend le titre de seigneurie de Ryukyu.
1875 : Le Japon oblige la seigneurie de Ryukyu à rompre avec la Chine.
1877 : Jigoro Kano s'initie au jujutsu.
1879 : Naissance de Ueshiba Morihei.
1879 : Okinawa devient un département, après l'abolition de la seigneurie de Ryukyu, la dernière du Japon.
1882 : Fondation de Kodokan-judo par Jigoro Kano.
1883 : Fondation du dojo Shumpukan par Tesshu Yamaoka.
1885 : Naissance de Chôshin Chibana.
Sazaburo Takano et Takaharu Naîto.
Tout jeune, S. Takano a été battu d'une façon humiliante par J. Okada qui lui a porté de terribles coups de shinaï à la gorge. Ce combat a marqué un tournant dans sa vie. C'était en 1879, lors d'un tournoi régional au temple de Yôunji (village de Kamimura, Kodama-gun du département Saitama). S. Takano avait 17 ans et on le surnommait « Chichibu no kotengu » (petit dieu martial de Chichibu).
S. Takano raconte avec quelle joie il est parti pour ce tournoi, lorsque son grand-père le lui a proposé (le temple Chichibu est le lieu de naissance de Takano et le dojo de son grand-père s'y trouvait). Son adversaire était Jogoro Okada. Né le 9 juin 1849 à Anaka, Joshu avait étudié le sabre de l'école Araki-ryu (ou Mujinsaî-ryu) sous la direction de Négishi Matsurei, le maître de la seigneurie d' Anaka qui fondera plus tard l'école Négishi-ryu de l'art de shuri-ken. Il était ensuite venu à Edo pour étudier à l'école Hokushin-itto-ryu, dirigé à l'époque par Chiba Michisaburo, troisième fils de Shusaku Chiba. De retour à Anaka, à l'âge de 19 ans, Okada était devenu le principal assistant de M. Négishi. Lorsqu'il combattit contre S. Takano, il était âgé de 30 ans.
La technique favorite de S. Takano était de partir de la garde de jodan en tenant le shinaï d'une seule main (kataté-jôdan). Contre Okada, il prit cette garde avec un long shinaï de 4,5 shaku (1,35 m). Il ne s'excusa même pas de prendre cette garde supérieure contre Okada qui en fut piqué dans son orgueil. Voici le récit de S. Takano :
« J'ai pris la garde de kataté-jôdan en tenant le shinaï d'une seule main au-dessus de ma tête et frappé trois ou quatre coups. Mon adversaire, sans doute vexé parce que j'avais pris la garde de jôdan, ne se déclare jamais vaincu, même lorsque mes coups l'atteignent. Lorsque je frappe, il repousse mon shinaï et il lance un tsuki par-dessus le do (armure de protection de la poitrine et de ventre) faisant glisser sous la protection de la gorge son shinaï particulièrement aminci à la pointe. Regardez, c'est la cicatrice de la blessure que j'ai reçue lors de ce combat. Son attaque est très méchante. (Il montre sa cicatrice.) Okada était surnommé « Oni-Okada » (Okada le démon). Le sang coule de ma gorge et je tache mon hakama blanc. Je veux prendre ma revanche mais rien à faire, je manque de force. Chaque fois que je frappe sur ses protections, il ne tient pas compte de mes coups et s'acharne à transpercer ma gorge. Les spectateurs ont eu pitié de moi car je n'étais qu'un gamin. Un grand nombre de spectateurs se mettent debout en demandant qu'on sépare les combattants. Quant à moi, je tente de transpercer les yeux de l'adversaire avec mon shinaï car la pointe était déjà cassée et les lames de bambou, par chance, déliées. Mais les lames heurtent les grilles de protection avec un bruit sec, impossible de les enfoncer à l'intérieur du casque. On finit par nous séparer. »
Document d'archive écrit en 1989
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido