Les groupes de Kugutsu étaient connus pour être le plus habiles dans les techniques de communication subtile de l'information, d'espionnage, de vol, d'assassinat etc. Depuis plusieurs siècles, les seigneurs les engageaient à l'occasion des guerres et des conflits. Mais l'engagement des Kugutsu était occasionnel, seigneurs et Kugutsu n'avaient pas besoin les uns des autres en dehors de la guerre. Pour les Kugutsu, le travail pour les seigneurs n'était qu'une aventure au cours leur vie nomade. Or, durant la période des guerres féodales, ils vont être engagés régulièrement et systématiquement. Les Kugutsu se marient généralement entre eux, leur savoir se transmet donc uniquement à l'intérieur du clan. Ils développent de plus en plus les techniques susceptibles de répondre aux demandes des seigneurs et de leur valoir des récompenses. C'est ainsi que les ninja se forment au sein des groupes de Kugutsu qui privilégient de plus en plus, dans leur répertoire de sangaku, les techniques utiles pour la guerre. Selon l'époque et les fonctions qu'ils assument, le nom donné à ces agents varie, on les appellera : Saisaku, Suppa, Rappa, Toppa, Nokizaru, Kusa, Igamono, Kôgamono, Ninja, Onmitsu, etc.
D'autre part, comme je l'ai écrit plus haut, les régions de Iga et Kôga se trouvent à proximité de Kyoto et de Nara, noyau central des guerres féodales puisque que l'Empereur et Shogun demeuraient à Kyoto. Le clan Hata ou Hattori, et les habitants du voisinage qu'ils avaient influencés, devaient eux aussi se défendre contre les multiples forces des féodaux. Dans cette situation, ils ont employé leur savoir traditionnel de groupe local et leur habileté, c'est ainsi que les habitants de cette région ont commencé à être connus pour leur efficacité en ninjutsu. Ce n'est pas qu'ils aient cherché à constituer une école de ninjutsu, mais ils ont été obligés d'employer leurs capacités particulières pour survivre à la période des guerres qui menaçait leur existence.
Le ninjutsu n'est pas le budo.
Nous avons vu qu'avec la paix féodale de l'époque Edo, le rôle et la fonction des ninja ont été strictement limités et leur art a progressivement diminué. A la fin de l'époque Edo, la forme de ninja de l'époque des guerres avait disparu. Certains disent que les écoles de ninja existaient secrètement, mais leur existence était plutôt celle d'une généalogie familiale qui se confondait avec celle de l'école. Rappelons un fait, le ninja est un produit de la guerre, les uns vivaient auparavant comme Kugutsu, et les autres dans un clan cultivant la terre. Pour ces derniers, l'équivalent de l'art de Kugutsu a été transmis et pratiqué comme un culte du clan. Le ninjutsu en tant que tel n'existait pas auparavant, cependant les éléments du ninjutsu faisaient partie du vaste ensemble du sangaku et c'est la guerre qui a engendré le ninjutsu. La paix féodale ne rendait nécessaire l'existence de ninja que dans le cadre strictement limité de l'information et de l'espionnage dont le pouvoir avait besoin pour contrôler les seigneurs féodaux. Les images de ninja s'envolant et combattant avec des lances en forme d'étoiles et avec des armes étranges sont une pure production de notre société du spectacle.
L'art du sabre aussi a sa genèse dans la guerre mais il subsiste et se développe durant la période de paix féodale en fusionnant avec l'idée de la voie. La recherche de l'efficacité en sabre se confond avec une manière de vivre et mourir. Comparée à celle du sabre, l'efficacité de la technique des ninja n'avait pas de raison de fusionner avec l'idée de la voie. Car le ninja est par définition celui qui se dissimule, il est dans l'ombre ; il apparaît en négatif. C'est pourquoi la recherche de l'efficacité à la manière du ninja ne peut pas fusionner avec l'idée de la voie qui nécessite un équilibre de l'être humain en négatif et en positif. Car la notion de voie n'est pas compatible avec un mensonge continuel où la stratégie est conçue comme un trompe-l'oeil efficace. La voie (do) doit pouvoir convaincre en étant montrée sans tricherie. L'art des ninja était lié à la recherche d'une efficacité stricte qui requiert d'un homme qu'il agisse comme une machine. Il ne pouvait pas trouver, comme l'art du sabre, la voie d'une continuité dans la pensée où l'homme tout entier se révèle par sa technique, ce qui est le sens de l'adage : « la technique, c'est l'homme ». La paix féodale n'ouvrait pas aux ninja la possibilité de hausser qualitativement le contenu de leur pratique comme le firent les adeptes du sabre. L'activité des ninja, espionnage et information secrète, se développe à l'opposé de la paix.
La question des ninja est complexe, peut-être pourrai-je la développer davantage à une autre occasion. Par ce détour, j'ai épuisé l'espace de cet article, nous reviendrons sur l'art de Kamiizumi et Yagyu dans le numéro suivant.
(A suivre...)
Document d'archive écrit en 1987
par Kenji Tokitsu - publié dans Karaté-Bushido